L'Art
contemporain arabe
d'Abdelkébir
Khatibi
par Jean-Michel
ZURFLUH
PARUTION
Le nouvel ouvrage d'Abdelbébir Khatibi aux éditions AI Manar
avec la collaboration de l'Institut du Monde Arabe pour la plupart
des illustrations s'intitule "L'art contemporain arabe" et vient
à point nommé car, en français, il comble une lacune. Il s'agit
d'un ouvrage à la lecture agréable, illustré de nombreuses reproductions
de tableaux et qui éclaire sous un jour nouveau les rapports
entre l'art "oriental" et "occidental", leurs divergences et
leurs influences, comme l'avaient fait à l'époque des théoriciens
tel René Huyghe, un des plus célèbres d'entre eux.
Ce livre (en
130 pages) éclaire sous un jour nouveau l'art contemporain arabe.
Pourquoi contemporain et non "moderne" ?, questionne
Khatibi dans sa longue introduction, qu'il nomme "prolégomènes",
clin d'œil à Ibn Khaldoun. Car "moderne" aurait trop
été centré sur l'expérience européenne et nord-américaine. "Ce
terme, dit-il, ne rend pas suffisamment compte de l'invention
de la modernité et du futur dans d'autres aires de la civilisation".
Voilà qui est
clair.
Qu'est-ce qu'un
artiste arabe ? Y a-t-il réellement une communauté d'artistes
? ajoute-t-il : "Est arabe, pour nous, celui qui se revendique
en tant que tel, là où il est, dans son atelier et dans un coin
de la terre, quels que soient son origine géographique, religieuse,
son ethnie, son pays, son œuvre même". "Héritier d'un immense
legs et d'un patrimoine si vénérable, pré-monothéiste et monothéiste,
il s'interroge avec inquiétude sur la trame de ses origines
: arabe, berbère, islamique, chrétienne, juive, copte, pharaonique,
assyrienne, sumérienne, chaldéenne, etc. Autant d'attributs
des civilisations qui ont marqué cette région avec plus ou moins
de durée et de force". On peut donc dire "arabe", poursuit Khatibi,
"comme on peut composer une identité de nom plus articulée :
arabe berbère (berbérisé ndlr), arabe musulman,
arabe juif, arabe chrétien, arabe copte, ainsi de suite, selon
un lexique qui est loin d'être exhaustif ici, et qui rappelle
à la longue l'histoire de l'art qui nous intéresse dans cet
ouvrage", précise-t-il.
Nous entrons
alors dans le vif du sujet. La modernité de l'art arabe.
Lorsqu'il apparut dans sa modernité, I'art en terre arabe et
islamique avait déjà acquis un savoir-faire et un patrimoine
désormais classique. Il est marqué par plusieurs caractéristiques
: une autonomie de la couleur, la pureté des formes, une géométrie
"intraitable" selon le mot admiratif de Le Corbusier,
la puissance du décoratif (architecture, arabesque, enluminure,
miniature, calligraphie, arts et métiers (avec la pierre, le
métal, le bois, le papier, la soie). L'Europe a découvert cette
tradition et "son" Orient peu à peu et à travers les
Expositions universelles, dont celle de Vienne en 1873.
La contemporanéité constitue en soi, poursuit l'auteur, un nœud
de plusieurs identités plastiques. C'est un tissage d'images
et de signes et l'abstraction de l'art arabo-islamique provient
d'une civilisation du signe où le livre, avec sa calligraphie
et ses puissances décoratives, est demeuré le temple qui donne
sens à toute autre visualisation ; cette abstraction-là aux
formes pures et géométriques, n'a pas la même histoire, ni la
même composition esthétique que celle de l'art abstrait occidental.
Voir le monde "avec les yeux" du livre et de l'arabesque, suppose
une pensée unifiée à ce désir d'éternité. Ecrit avec élégance
Khatibi.
"Cette civilisation est celle du signe qui fait image, lit-on
quelques lignes après, alors que la civilisation européenne,
depuis les Grecs, a autonomisé l'image par rapport au signe,
à son autorité, comme l'avait réalisé aussi, si admirablement,
I'Egypte pharaonique, surtout en sculpture". "Différence de
civilisation, porteuse de possibilités créatrices comme elle
est un lieu de troubles d'identité, d'une tradition à l'autre.
Peut-être le retour régulier des peintres arabes contemporains
(mais aussi de nombreux artistes non-arabes) à l'art islamique
ancien comme élément et fragment de leur œuvre, n'est pas qu'une
nostalgie plus ou moins mélancolique et un culte des reliques
; peut-être ce retour dissimule-t-il le secret plastique de
toute civilisation qui consiste, dans son héritage visuel, à
revoiler la vie et la mort par l'art des illusions ; mais peut-être
aussi l'artiste doit-il exorciser le passé tout en inventant
l'avenir afin que l'œuvre d'art soit arrachée au temps, et qu'ainsi
hypostasiée, elle gravite dans un contretemps perpétuel qui
fait travailler, aimer, souffrir tout artiste digne de ce nom,
livré à la solitude, au silence, au regard blessé".
Pour l'auteur, ce retour à l'arabesque, à la calligraphie, à
l'architecture, à la mosaïque, "à l'enchantement paradisiaque
du tapis", est accompagné par une découverte de l'art occidental
et de son abstraction qui n'est ni un avantage ni une carence,
mais une promesse, "un pari sur la transfiguration du passé".
Pour lui d'autres peintres arabes ont résolument adopté l'art
occidental en tant que tel, figuration et abstraction (...)
Ils ont acquis le savoir-faire, la technique, les notions de
signature et de marché, I'enjeu des expositions internationales,
un jeu de miroirs où chaque artiste arabe tente sa chance, vend
son œuvre. Il participe à la civilisation mondialisante de l'intersigne".
Et Khatibi d'ajouter prudemment dans la conclusion de son ouvrage
: "Rien ne nous interdit de penser que la civilisation de
l'intersigne qui se développe avec une telle autorité en refoulant
les différences entre les civilisations et leurs territoires,
donne à la calligraphie une nouvelle vie, dans l'espace techno-scientifique
et ses multimedias". Nous voilà rassurés.
La démarche de Khatibi, au lieu d'exposer, par ordre chronologique,
son histoire de l'art contemporain arabe, a préféré une "méthode
en mouvement".
Suivent les reproductions d'œuvre où nous relevons pas moins
de 23 noms, notamment: Abdou Chafiq (Liban), Dhia Al Azzaoui
(Irak), Fateh Al Moudarrès (Syrie), Baya (Algérie), Ben Maftah
(Tunisie), Kamal Boullata (Palestine), Mona Hatoum (Liban),
dont une œuvre, "keffieh", orne la couverture du livre de Khatibi,
Adam Henein (Egypte), Mona Saoudi (Jordanie), ainsi que les
artistes marocains Belkahia, Bellamine, Cherkaoui, Gharbaoui,
Kacimi, Melehi, Saladi.
Il évoque bien entendu Delacroix, Matisse et Paul Klee "attentifs
aux traits caractéristiques de cette civilisation du signe";
il précise qu’ “en revanche la peinture fut découverte
au Levant grâce aux Ottomans et à la minorité arménienne émigrée
en Perse“.
Cette peinture servit longtemps de décoration des belles demeures
avant de devenir un métier dans les écoles spécialisées comme
l'Ecole des Beaux Arts, fondée en 1908 en Egypte. Il évoque
Mohamed Racim, miniaturiste de renom. "Chaque civilisation revoit
l'autre".
Les scènes de légendes ou de rues, mais aussi l'art des icônes
d'Elyas Zayat et l'artiste Marwan "qui peint de droite à
gauche, expérience qui fut reprise par Brian Gysin (qui écrivit
dans les années 60 "Désert dévorant", compagnon de Burroughs
à Tanger) ou alors le peintre Degottex qui s'est inspiré"
de l'orientation spatiale et de sa composition en signes étrangers
dans un autre contexte, celui de la calligraphie japonaise en
construisant des "métasignes". Un langage d'abord vertical
puis horizontal.
Une histoire de l'art que l'on lira avec plaisir et qui se termine
avec "Primauté du signe", "Les singuliers de l'art", "De
l'abstraction" puis "De la sculpture à la vidéo", chapitre
dans lequel Abdelkébir Khatibi souligne que "la peinture,
la notion de peinture change, au service d'un art polytechnique,
animé par la citation et le montage : montage entre peinture
et photographie, design et photographie, performance, photographie
et cinéma, peinture et sculpture, sculpture et architecture,
design et architecture, matériaux et immatériaux, jusqu'au vertige...
Ce "corps recomposé".
Le temps du
Maroc n° 290 du 18 mai 2001
Abdelkébir
Khatib
L’art contemporain arabe
Prolégomènes
Éd. Al Manar
/ Institut du monde arabe, 2001, 134 p, 100 F
Qu’est-ce qu’un
artiste arabe contemporain ? Est-ce celui qui s’inspire de la
tradition ornementale héritée du passé, est-ce celui qui demeure
fidèle à l’univers des formes de la civilisation arabo-musulmane
? Peut-on considérer encore comme des artistes arabes
ceux qui sont perméables aux courants de l’art contemporain,
et dont les œuvres sont vendues dans des galeries qui n’affichent
aucune appartenance nationale ou culturelle ? Autant de questions
qui n’ont cessé de se poser, notamment dans les catalogues publiés
par l’IMA. Khatibi donne l’impression d’esquiver la question
en laissant à l’artiste le soin de déterminer son identité.
Et au cours de sa promenade dans les œuvres de la collection
d’art contemporain de l’IMA, on sent bien qu’il est plus à l’aise
pour répondre dès lors qu’il s’agit d’artistes qui entretiennent
un dialogue entre les traditions occidentales et orientales.
A propos de Racim, il parle d’ “ entretien ornemental, où chaque
civilisation voile ou revoile l’autre, par artistes interposés,
selon son système de valeurs et de croyances. ” L’artiste arabe
serait-il donc celui qui “ ne cesse de s’approprier son patrimoine
et son système de formes ” ?
Z.
F.
Qantara, n° 39 |