{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Voltes

le livre , l'auteur , le peintre , la critique

Collection "Poésie"

 

Poèmes en prose.

Couverture et tirage de tête illustrés par Jean-Gilles Badaire.

 

 

 

 

 


20 exemplaires tirés à part sur BFK Rives
rehaussés de trois peintures originales
par J-G. Badaire, sous couverture Rives d'Arches 250 gr.
et emboîtage.

 

ISBN ISBN 978-2-36426-066-5

Le livre


(...)
La nuit est tombée. Il jette le cadavre à la mer, et attend sur la plage que les vagues noires l’emportent.
Sur le corps inerte apparaissent les étranges scintillations, puis les premiers mouvements. En quelques coups de nageoires, il a disparu.

 

 

 

 


L'un des 20 exemplaires du tirage de tête peints par J-G. Badaire. Chaque exemplaire est unique.

 

L'auteur

Irène Gayraud est née à Sète. Depuis 2008, ses poèmes sont régulièrement publiés dans des revues de poésie, en France, au Mexique, au Québec, en Allemagne.
Traductrice de poésie italienne et espagnole, elle a notamment traduit, avec C. Mileschi, les œuvres poétiques de Dino Campana ("Points Poésie", Seuil, 2016).
Musicienne, elle s’intéresse aux rapports entre musique et poésie et a collaboré avec différents compositeurs de musique contemporaine, comme poète et récitante.
Son premier recueil, à distance de souffle, l'air est paru en 2014.

 

Le peintre

Jean-Gilles Badaire vit et travaille dans le Loir-et-Cher, aux portes de Chambord. Nombreuses ex­po­sitions collectives et personnelles depuis 1977. Nombreux voyages en Afrique.
Ses œuvres accompagnent régulièrement celles d’écrivains.

La critique

Note de lecture sur Voltes d'Irène Gayraud, éd. Al Manar, 2016.
Avec des dessins subtils de Jean-Gilles Badaire.

 

Parler de ou commenter le livre d'Irène Gayraud aux éditions Al Manar est peut-être définir et se pencher sur le mot Voltes. Car mon impression de lecture sur ce livre bien écrit me laisse d'être entre deux mondes, au point de ne pas savoir où je suis. Le titre est sobre, ouvre d'autres mondes, donne une sensation de départ ou de retour, de glissement vers le fantastique ou la vie quotidienne comme un  exil dans lequel je découvre les personnages.

Veut-il signifier ce que vivent les chevaux dans leur tour de manège quand le cavalier fait faire des mouvements au cheval en le faisant avancer en rond ou un terme de marine quand le capitaine vire de bord pour prendre une autre direction? Mais volter ce n'est pas se révolter peut-être virevolter. Il y a trois temps dans ce recueil de récits et tableaux courts: Dans les spires, Des mouvements sauvages, Vertiges des mues. Les personnages sont là sans nom, sans prénom, il ou elle ou l'enfant ou les hommes ou deux femmes… C'est leur histoire qui est décrite, saisie par des tableaux impressionnistes à l'écriture très fine. Je lis ces lignes comme des poèmes en prose. Le mot spire a son importance: il prolonge le mot voltes en toute liberté. Le couple qui entre en action dans Des mouvements sauvages raconte peut-être la difficulté de s'aimer et dans ses voltes les forces érotiques et sensuelles de la vie s'expriment jusqu'au bout de la nuit. Puis retour à une certaine réalité plus prosaïque avec Vertiges des mues où le texte du capitaine qui introduit le chapitre justifie totalement le titre du bouquin.

D'abord je me suis arrêté sur puis attaché à l'écriture du livre d'Irène, à sa fluidité d'évocation comme un luxe de mots qui fortifie et met en relief le récit. L'éclat bleuté de l'aube filtrait à travers le rideau dont les longs plis s'écoulaient comme un ruisseau sur les vitres ou Le jour où il tomberait d'un toit, un vol d'hirondelles viendrait nicher dans la charpente avec un léger bruit de papier que l'on froisse ou ll le sait à présent: un fleuve coule au fond de lui comme une frontière qu'il vient de franchir. Tout est joué depuis l'instant où, passant par hasard devant une porte entrouverte, il l'a surprise assise de profil, en train d'ouvrir une mangue. Ce qui est raconté, avec le sens du détail accompli dit le fantastique qui effleure le réel, la dureté du réel comme un cauchemar, un rêve que les personnages explorent réellement, une joie voilée de vivre aussi. Voltes bien sûr comme le tu du verbe volter au présent de l'indicatif. Voltes bien sûr quelque chose d'insolite comme une quête de l'improbable. Ce livre bien sûr est fait comme une offrande pour connaître les ressorts cachés de l'âme d'une poète suave et délicate qui avance comme nue sous ces mots. Les mots de la poète me donnent envie de lire mains tenantes les poèmes de Sor Juana. Lecteur, laisse-toi à ces confidences murmurées pour lire au fond un poème-eau mêlée de clarté. Comme une musique qui célèbre une aube de juin. Et chantera alors dans ton âme la musique de l'été.

                                                                                           Luc Vidal, le 9 Juillet 2017

La Nouvelle Quinzaine Littéraire (n°1184), en décembre 2017, à propos de "Voltes, "d’Irène Gayraud :

Sans retour

Quelqu’un marche sur un miroir « et contemple le précipice » avant qu’au matin on retrouve « son corps diffracté ». Est-il brisé ou dévié vers un au-delà du miroir ? Désastre, catastrophe, disparition, la fin s’impose dans cette suite de récits-poèmes en prose.

Irène Gayraud, Voltes – dessins de Jean-Gilles Badaire
Al Manar, 2016 – 64 pages, 15 €

Dans ses Chants orphiques1, Dino Campana, poète cher à Irène Gayraud, racontait : « Il y a un miroir devant moi et l’horloge bat : la lumière arrive des portiques à travers les rideaux de la vitrine. Je prends la plume : J’écris : quoi, ne sais : j’ai le sang aux doigts : écris : " l’amant dans la pénombre agrafé au visage de l’amante agrafée au visage de l’amant pour écharner son rêve…, etc. " »
Le miroir et l’horloge nous placent face à « l’irréductible faille ».
La mort, c’est aussi celle de « ces milliers d’oiseaux tombés du ciel quelques semaines auparavant », avec les « masses noires et mouvantes des mouches », tous ces « paquets d’insectes encore humides d’avoir butiné les yeux des cadavres ». Sur la plage, on découvre de nombreux restes et squelettes d’oiseaux, avec les « fragments de plastique, multicolores et luisant au soleil » qu’ils avaient ingérés. Les hommes provoquent la catastrophe : « être un homme [est] devenu difficile à digérer ».
D’un texte à l’autre, nous assistons à plusieurs chutes, ou risques de chute. Tomber ou se jeter à l’eau, tomber par la fenêtre ou d’un toit… « On l’avait avertie : on tombe dans un puits de jour comme on tombe dans un puits. » Les hommes prennent si souvent « le risque d’Icare ». Basculant d’un univers à l’autre, ce que révèle la réalité frôle des natures d’une autre essence. Le passage du masculin au féminin des pronoms déplace constamment le centre de perception : Qui voit ? Qui vit ?
« [E]lle écoutait l’eau couler à l’intérieur d’elle-même », lisons-nous d’un personnage, clepsydre humaine. Puis d’un autre : « Il le sait maintenant : un fleuve coule au fond de lui comme une frontière qu’il vient de franchir. » Les repères (dedans/dehors, temps/espace) sont constamment déplacés. Le présent d’éternité, confirmé par les dessins de Jean-Gilles Badaire, rejoint une forme de conte. Il/elle se joignent parfois dans le texte, union près d’« une fontaine venue de La Mecque », et le partage d’une pastèque scelle une scène mythique et fondatrice.
Les « voltes », ce sont ces moments de retournement de l’histoire d’une personne, ou de notre planète. Avec des fins que l’on voudrait commencements, par la métamorphose en poisson ou lézard, avec l’aide des rites, du temple et de l’église… Accepter, « lâcher prise », et pourtant continuer à se battre contre l’inéluctable dans ce « monde admirable et approximatif ».
Mais on peut « s’échapp[er] par un tableau » ou par un poème lu ou écrit. Et bien sûr par l’amour :
« Il s’éveilla après une nuit d’amour. Sur le corps nu à côté de lui, sur le ventre clair aux courbures rythmiques à présent assoupies, l’ombre des persiennes dessinait un xylophone de lumière.
Il tendit la main pour en jouer. »
« C’era una volta », disent les Italiens, « Il était une fois »… Cet univers délicatement onirique qui s’invente par bribes, c’est bien le nôtre.

Isabelle Lévesque

_____________________________________
1 Dino Campana, Chants orphiques et autres poèmes – Poèmes choisis, présentés et traduits de l’italien par Irène Gayraud et Christophe Mileschi – Édition bilingue (Points, 2016).