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Anne Rothschild : Tout
commence la nuit
Dessins de Rachid Koraïchi
Ed. Al Manar 18 €
Dans le droit fil de son
précédent recueil, Le rêve de
la huppe, chez le même éditeur, Anne
Rothschild continue de s'insurger contre les guerres fratricides
du Moyen Orient, territoires occupés contre terre promise,
djihad contre diaspora, symbole contre symbole, mémoire
des uns contre désespoir des autres. Si Daniel Barenboïm
qui fait jouer ensemble musiciens israéliens et palestiniens
a opté pour la double appartenance à l'état
d'Israël et à la Palestine, l'union des deux identités
aujourd'hui ennemies, Anne Rothschild, pour sa part, oppose
la paix du poème à la violence borgne de tous
les nationalistes sourds au discours de l'autre. Démarches
convergentes. Le message de paix s'inspire lui-même des
textes sacrés dont se prévalent la plupart des
protagonistes de ce conflit sans fin ou, plus exactement, sans
autre fin possible que négociée, dans le respect
de la dignité et du droit de chacune des parties. Tout
commence la nuit s'ouvre sur une dédicace à la
mémoire de toutes les victimes de la guerre du Liban
de l'été 2006 et par l'annonce plusieurs fois
millénaire d'une sortie de chaos avec la levée
de l'ancêtre commun aux trois monothéismes, un
juste nommé Abraham… Plusieurs citations en exergue encadrent
l'œuvre, tressent des filiations, du Zohar à Ibn Arabi
: " Nous sommes dans la nuit / en pleine lumière
du jour, " de Jean de la Croix à Mahmoud Darwich
: " La paix, chanter une vie, ici, dans la vie / sur la
corde de l'épi… "
Du mythe de l'origine à la réalité présente,
la méditation poétique tente de pénétrer
le mystère, d'induire la marche vers l'accord continuellement
différé, sans occulter la complexité des
causes de l'embrasement : " Emergeant de l'obscur [….]
une figure se lève […] suit sa voix sans jamais savoir
où mène la voie / passe la rive d'un pas léger
comme si la perte contenait en son évidence / une terre
sans image un visage pour les lettres […] le chemin marche là
où la caresse trace une promesse. " Les métaphores
conjuguent le rite et le rêve comme dans cette évocation
du shofar - accessoire biblique annonciateur de la nouvelle
année ou de la nouvelle lune mais aussi, en cas d'agression,
d'une nouvelle guerre - utilisé depuis la destruction
du temple : " chaque matin est une naissance / un nom nouveau
qui s'engouffre dans la corne du bélier / un souffle
pierreux / une colonne d'air / un rire aux lèvres gercées
/ entrent dans l'Histoire / […] Midi dans les braises / Miel
dans la blessure. "
D'un recueil à l'autre, les écueils s'accumulent
: " Les grands froids de l'âme viennent quand il
n'est d'autre refuge que la haine… " Alors, " la huppe
avale son rêve, " et les menaces, les dangers, les
atrocités se multiplient : " Fuyez / avant que l'épée
ne tranche / la gorge de la huppe // la lune a parfois l'éclat
de l'acier… " La nature elle-même se rebiffe, comme
exaspérée de cette folie autodestructrice : "
le jasmin et le basilic ont déserté nos portes…
" L'auteur tente une ultime mise en garde, fait appel à
la raison ardente de ceux qui espèrent encore : "
N'arrachez pas la bouche du figuier / Alors qu'une prairie en
pente douce / Attendrit le cours de la mémoire… "
Les mères qui ont donné vie sont doublement trahies,
doublement victime, dans la chair de leur chair : " Nos
enfants vont mourir à l'aube / prisonniers de nos désirs…
" Et, dans le sud Liban : " Les enfants qu'Agar a
jetés sous le buisson / ceux dont la blessure n'a pu
guérir se lèveront… "
Alors, face à ces populations promises au désastre,
devant ce destin tragique perpétué, Anne Rothschild
tente une fois encore de faire entendre l'appel de la huppe,
d'éveiller les consciences en donnant à voir la
détresse des mères, en ses versets et proses segmentées
: " envers et contre tous chaque naissance est un monde
/ un exil et un recommencement / l'infini mystère d'une
goutte d'eau / un caillot teinté d'aurore et d'argile
/ plié dans un pauvre linge / mais combien de fontanelles
faudra-t-il ouvrir / de fenêtres briser / de portes enfoncer
/ pour que rouille enfin le fer… "
Aux femmes, aux mères bouleversées par la perte,
la patience " de rapiécer fil à fil / génération
après génération… " A elles d'entrer
en négociation ! Ne réussiraient-elles pas mieux
que les belligérants à faire triompher un plan
de paix durable ?
Anne Rothschild, comme Martin Luther King, dans un autre territoire
du chaos de ce monde en armes, clôt son recueil sur un
rêve et lui donne corps, celui des frères ennemis
d'aujourd'hui : " Alors deux frères issus de l'Orient
des origines viendront peut-être / joindre leurs pas /
et verser sur les os allongés / les nôtres - les
leurs / tous ceux à venir // Les étoiles et les
lunes d'un même sable // Même s'il n'y a pas d'ange
/ pour rouler la pierre… "
On ne saurait mieux conclure que sur la réussite des
éditions Al Manar, permettant cette nouvelle collaboration
entre l'auteur(e) d'origine juive, née à New York,
et l'illustrateur, Rachid Koraïchi, exilé d'Algérie.
Les encres et calligraphies en langue arabe font librement écho
au texte et symbolisent le message de fraternité entre
des cultures que les fanatiques de tout bord voudraient à
jamais inconciliables…
Ménaché
Europe, n° 954, octobre 2008
Avec ce long poème, l'écrivaine et plasticienne belgo-suisse Anne Rothschild poursuit sa confrontation au conflit israélo-palestinien, qu'elle interrogeait déjà dans son recueil précédent, en collaboration avec le même peintre algérien Rachid Koraïchi. Dans Le rêve de la huppe (Al Manar, 2005), la poétesse faisait dialoguer les voix de la huppe, messagère de l'invisible pour les mystiques musulmans, de la Sulamite, de l'amant et du choeur des filles de Jérusalem pour donner à entendre un espoir — fût-il fragile — de réconciliation. Un espoir que l'histoire a tôt fait de démentir : dès juillet 2006 éclate le conflit israélo-libanais et «la huppe avale son rêve».
Ce deuxième recueil fait donc tragiquement suite au premier pour faire entendre, à travers une polyphonie énonciative plus indistincte, le chant de désespoir et d'impuissance des femmes, dont la fécondité semble vouée à l'affrontement. Est alors invoquée l'unité spirituelle des trois religions abrahamiques face à leurs promesses non tenues : «Bien que nos livres aient puisé à la même outre / vous vous êtes dressés contre la maison qui vous a chassés / au nom d'un même père / nous avons rasé vos murs et vos enfants lapident nos fils.»
Un chant plus que pessimiste donc. Pourtant, «Tout commence la nuit» : ce très beau titre résume magnifiquement la tension originelle de l'obscurité et de la clarté à laquelle Anne Rothschild semble ici rapporter l'horreur du présent. Comme si, lasse de constater la contradiction entre les promesses en gestation et l'engrenage de la destruction, la poétesse interrogeait cette fois la faille au coeur du magma originel : «La lourde torsade de chair, de sang, et de sperme que déroule la nuit tourne et retourne dans l'ornière de sa cassure.» Cette tension poétique est finement rendue par l'alternance formelle de poèmes en prose et de poèmes en vers libres, alternance qui met en scène le dialogue entre la parole mythique des peuples fondateurs et l'histoire individuelle. Une grande force se dégage du foisonnement énonciatif du texte, qui culmine en un avertissement répété, aussi lucide qu'universel : «Nous sommes tous des errants promis au désastre.»
Pourtant, l'imminence de l'horreur coexiste toujours avec l'espoir. Peut-être parce que, si la violence est atavique, le tissage des générations, «que nous, femmes, aurons l'infinie patience de rapiécer fil à fil» est aussi appelé à garantir une mémoire salvatrice. Peut-être aussi parce que, au coeur des meurtrissures des peuples, des voix individuelles peuvent encore échanger leur intimité, «tendresse aussi frêle que buée sur les lèvres / genèse du souffle / mêlant salive et semence / concert de voix mouillées [...] le temps d'une respiration et je serai celle qui ouvre la voix de la paix».
Que la gravité d'une telle thématique ne nous empêche pas d'évoquer la netteté toute tranchante de certaines images : «Des voies que nos rivages ont emportées / Traversent le monde d'un bout à l'autre / Comme des cris d'arbres qu'on abat», ainsi que le bel équilibre du texte et de l'image à travers les dessins, à la fois sobres et fourmillant de symboles, de Rachid Koraïchi. L'art ne peut sauver le monde, certes, mais il témoigne ici d'une collaboration réussie pour en questionner l'insensé. Geneviève Hauzeur
Le Carnet et les Instants n° 154 |