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T. Bekri,
Galerie Caliga à Tunis, 7 mars 2008
Si
la musique doit mourir, le titre du dernier recueil
de Tahar Bekri (poète tunisien né en 1951, professeur
à l'université de Paris X), fait allusion à
l'interdiction par le président iranien Ahmadinejad de
diffuser de la musique classique, de la musique occidentale,
sur les radios et télés publiques d'Iran.
Ils ont enchaîné les cerisiers aux civières/la
musique ensevelie sous les bottes du sultan/... La poésie
de Bekri se fait combat, clameur, révolte contre l'obscurantisme.
Dans le poème Afghanistan, il dit aussi : Si ton Coran
est un turban/ Si ta prière est une guerre/ Si ton paradis
est enfer/ Si ton âme est ta sombre geôlière/
Comment peux-tu aimer le printemps.
Cette dénonciation douce est aujourd'hui nécessité,
mais Tahar Bekri n'en fait pas le fond de sa poésie.
Lui, le Méditerranéen, il est là pour chanter
la mer, le ciel et la fraternité. Il faut lire ses poèmes
au lyrisme solaire, avec leurs mots limpides qui choient comme
une évidence et font aimer la vie. Tout simplement.
Georges
Guitton
Ouest France, 5-6 août 2006

T.
Bekri, Galerie Caliga à Tunis, 7 mars 2008
TAHAR
BEKRI : «SI LA MUSIQUE DOIT MOURIR»
Bekri écrit un livre par an...Et chaque livre
est révélateur de beau...Les titres sont d’un
magnétisme extrême...Et pour eux déjà,
l’on se crée un coin de lumière, portes émouvantes
pour des textes où l’on se recueille et s’interroge...
Si la musique doit mourir vient de paraître(ed.Al.Manar,
Paris 2006)... En saison chaude , comme pour mieux dire la gravité
du monde, doublement troublant où les mirages ne sont
plus délires d’un assoiffé mais vérité
scandée au rythme du réel... Nous avons demandé
au poète de nous présenter «si la musique
doit mourir»... Et du désenchantement, de la rêverie
, de l’inspiration...
— Que diriez-vous
de «Si la musique doit m o u r i r » ?
— C’est un livre grave qui essaie de dissiper l’obscurité
régnante dans un monde gagné par l’intolérance,
la violence et le fanatisme de tous bords. Comment faire vaincre
les violons et les pianos sur les sirènes hurlantes et
les cornes de brume, la musique du coeur et de l’âme sur
les haut-parleurs et les discours funestes ? La
musique comme résistance aux bruits des canons, au fracas
des armes. C’est un livre qui affirme le droit au beau, à
l’élévation, contre la laideur : l’enferment du
corps, le voilement de l’esprit, l’emprisonnement du rêve,
l’enchaînement de la liberté. Comment peut-on accepter
que dans un pays on interdise Mozart parce qu’il est occidental
ou que l’on détruise un piano parce qu’il n’est pas un
instrument oriental ? Or c’est ce qui s’est passé ces
dernières années. De toutes mes forces, j’écris
pour rendre exigeant le poème qui doit rester avant tout
un poème, c’est-à-dire fruit de
l’émotion la plus profonde, oeuvre de langue, acte littéraire,
l’écriture faite chant d’émancipation et quête
de la lumière.
— Le désenchantement ?
— Tout créateur qui se respecte est parfois pris par
le doute, le découragement quant à l’inutilité
de l’oeuvre d’art, l’impuissance de l’écriture, l’illusion
de son pouvoir. Que peut la littérature ? reste toujours
une question valable. Pourtant, le désenchantement fait
partie de la condition humaine, de son acte répétitif
comme celui de Sisyphe, de sa lassitude, de son ennui, parfois
du sentiment profond de la défaite mais le créateur,
l’artiste, le poète arrive à faire de son désenchantement,
un véritable sursaut pour sa dignité, une expression
de sa noblesse, une foi dans sa trop humaine vérité.
— La rêverie ?
— Je ne confonds pas le rêve avec la rêverie qui
me paraît bien plus passive, évanescente, qui se
laisse aller comme une plume dans le vent. Le rêve, lui,
est nécessaire à l’utopie, à toute vision
qui se veut éveil et marche vers l’horizon. Le poème
est du côté du rêve, du songe, du dépassement
de soi avec une affirmation de l’imaginaire, en mesure de transformer
le sens, la réalité des choses.
— L’inspiration ?
— Elle est nécessaire à l’écriture mais
pas suffisante . En tout cas, elle n’est plus une muse ni un
jinn, un démon comme chez les Arabes pré-islamiques.
L’oeuvre s’écrit et la création exige un effort,
un travail laborieux, un accouchement dans la douleur. Même
s’il y a dans l’accomplissement du poème une part de
mystère, comme toute oeuvre d’art. Mais rares sont les
poèmes qui s’écrivent comme un tour de danse !
LE
RENOUVEAU 10
Tunis
Cinq
temps pour des chants fraternels
Vingt-et-unième
ouvrage "Si la musique doit mourir" long poème
en cinq temps comme une oeuvre de Cesare Pavese, un opéra
ravageur et qui chute vers la douceur d'un septembre inoubliable...
une pièce absurdement vraie sur le monde actuel... Une
musique qui pleure, se love, se terre, se révolte...
Une histoire qui nous ressemble, nous assemble et nous unit...
Une nostalgie finale douce et ombrée...
Des mots
vérités pour ne pas oublier le mauvais temps du
monde... C'est beau et c'est le plus beau peut-être des
livres de Bekri.
... C'est
septembre
Qui déroule tes vagues dans le lointain...
A lire absolument,
en espérant qu'il sera en librairie dans les prochains
jours...
Tahar Bekri "Si la musique doit mourir", ed. Al Manar,
poésie du Maghreb, Paris
Dora Chammam
Le Renouveau, Tunis, 1/08/2006
Livres
Si la musique doit mourir de Tahar
Békri
Le point de non-retour
« L’œuvre de T. Békri, marquée par l’exil,
l’errance et le voyage, évoque des traversées
de temps et d’espaces continuellement réinventés.
Parole intérieure, dans la mêlée du siècle,
elle est en quête d’horizons nouveaux, à la croisée
de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant
tout chant fraternel, terre sans frontières ».
Ce texte, qui figure en quatrième de couverture, illustre
on ne peut mieux le nouveau recueil, Si la musique doit mourir,
que le poète tunisien vient de publier aux éditions
Al Manar (collection Poésie du Maghreb).
Inspiré par l’actualité ou, plus poétiquement,
par «la mêlée du siècle», ce
travail tranche par l’engagement du poète dans la société.
Un engagement total, sans nuances, comme si, perdant patience,
la coupe ayant débordé, la «parole intérieure»
se devait d’éclater, de proclamer tout haut son indignation
:
Si la musique doit mourir
Si l’amour est œuvre de Satan
Si ton corps est ta prison
Si le fouet est ce que tu sais donner
Si ton cœur est ta barbe
Si ta vérité est un voile
Si ton refrain est une balle
Si ton chant est oraison funèbre
Si ton faucon est un corbeau
Si ton regard est frère de la poussière
Comment peux-tu aimer le soleil dans ta tanière ?
Faut-il s’en étonner ? Au-delà de la musique et
de ses charmes, le poète défend sa propre cause,
sa propre survie. Peut-on jamais concevoir un poème sans
amour et sans musique ?
«De la musique avant toute chose», proclamait Verlaine.
«Etre vivant», selon Victor Hugo, le verbe ne saurait
se passer d’affection, de chaleur. Car, si comme le dit Hamlet,
«les mots sans les pensées ne vont jamais au ciel»,
les mots sans la musique n’atteignent jamais le cœur. Ceux qui,
en 1946, ont rédigé La charte spirituelle de l’humanité,
l’ont bien vu, eux qui ont gravé en lettres d’or :
«La musique est l’expression de l’idéal artistique
le plus élevé : réflexion des harmonies
célestes, elle place l’homme directement devant les mystères
les plus profonds de la vie».
S’érigeant en défenseur de la société,
le poète fustige les tenants de cet obscur nouvel ordre
en recourant à divers procédés stylistiques
comme l’apostrophe, la personnification, la métonymie
ou encore la métaphore, celle qui, parfois, par simple
contraste, blesse comme le couteau. Ainsi, dans le premier poème
de ce recueil, il rappelle indirectement la symbolique de la
rose, cette fleur qui, paradoxalement, provient de ces mêmes
contrées qui tentent aujourd’hui de bannir la musique
et de priver le monde de ce qui constitue sa joie de vivre :
Donne-moi ton piano
pour consoler la pierre
la surdité lui blesse le cœur
ils ont lâché les corbeaux dans le jardin de roses
la meute tous crocs devant
déchirant la silence des violons
ils ont enchaîné les cerisiers aux civières…
Et le lecteur de songer avec amertume au célèbre
poète du Jardin des roses, à Saâdi, et à
cette magnifique période, hélas, aujourd’hui révolue,
quand la civilisation musulmane était à son apogée
alors que l’Occident n’était qu’à ses premiers
balbutiements.
Malgré le ton extrêmement combatif de quelques
poèmes (notamment «Maître de la poussière),
tout le recueil semble imprégné de cette tristesse
et de cette nostalgie, comme si le poète avait voulu
lui imprimer une seule ligne de force, une seule et unique perspective.
Le lecteur ne manquera pas de remarquer, à cet égard,
que plus d’un poème a trait aux thèmes de prédilection
du poète. Si la douleur de l’errance, de l’exil et de
la séparation, par exemple, perce dans «Je te nourris
absence», elle éclate au grand jour dans «Elégie
en noir et blanc» comme dans «C’est septembre»
:
C’est septembre
qui brûle ses nuages nourris de ta flamme
dans la pénombre
tu revoyais la petite ruelle sauvée des hauteurs
où enfant tu scrutais le large…
On peut
évidemment disserter longtemps sur le rôle du poète
et sur les vertus de la poésie.
Mais, en ce qui concerne la « parole intérieure
» et le cheminement du chantre tunisien Tahar Békri,
et à la lumière de son dernier recueil, il est
possible d’affirmer qu’il a atteint un point de non-retour dans
son engagement, un engagement dicté, certes, par son
amour pour la poésie, les lettres, la musique, le goût
du savoir et de la culture, mais aussi par cette faculté
qui permet aux grands hommes qui façonnent la pensée
humaine et réveillent la conscience individuelle, d’entrevoir
ce qu’est l’homme en réalité, ce qu’il recèle,
ce qu’il ressent.
Rafik DARRAGI
La Presse de Tunisie, 14-09-2006
———————
Tahar Békri, Si la musique doit mourir,
éditions Al Manar, 78 p.
Vivre est
un bonheur
Par Jalel El GHARBI
Que peut la poésie dans un monde qui est de plus en plus
lui-même, c’est-à-dire immonde. Tahar Bekri insinue
à l’envi que le seul recours, c’est la musique. Et sous
le signe de Mozart, il convoque tous les instruments du monde,
de la harpe au luth, du saxophone au clavecin. Toutes les musiques
du monde sont sollicitées pour faire face aux autodafés
modernes, aux tyrans : « Si la musique doit mourir/Si
l’amour est œuvre de Satan/Si ton corps est ta prison/Si le
fouet est ce que tu sais donner/Si ton cœur est ta barbe/Si
ta vérité est un voile/Si ton refrain est une
balle/Si ton chant est oraison funèbre/Si ton faucon
est un corbeau/Si ton regard est frère de la poussière//Comment
peux-tu aimer le soleil dans ta tanière ?»
Dans ce recueil, Bekri ne se contente pas de stigmatiser tout
ce qui est infligé aux peuples démunis, il lui
arrive de dire la rencontre de deux cultures dont on sait qu’elle
est faite de grands déchirements et de petits bonheurs.
Voici : « Te parvenaient les appels à la prière/tu
ne sais comment/As-tu bâti sur les tours des églises/des
minarets imaginaires/aux cloches assourdissantes et véhémentes/Tu
préférais les carillons de fête/les heures
écoulées dans l’effervescence de l’île/brins
de buis encens haut le cœur et marbre devant/Le buisson persistant
et cisaillé sans répit »
Mais la poésie n’est nulle part ailleurs aussi forte
que quand elle évoque le voyage. Elle a alors des inflexions
qui font penser aux oiseaux migrateurs, à la jonction
entre ici et ailleurs qu’ils constituent. Dès lors, il
devient difficile de délimiter l’ici et l’ailleurs. Dans
sa quête de l’ailleurs, qui est sans doute partout, la
poésie de Bekri se charge des rumeurs lointaines qui
lui viennent de son oasis maritime, de l’ardeur du désir,
des lectures de jeunesse et du lointain devenu si proche, comme
dans ce beau poème où Bekri écrit : «Je
me souviens de la Volga gelée/ Tania dans tes bras rose
épanouie/ De Pouchkine aux cheveux d’Ethiopie/Le duel
aux aguets des pas interdits/ Et des rêves comme des mouettes
/ Embruns aux éclats de ton rire/Les verres sans fracas
libéraient/Nos paroles aux soirs tombés/Dans les
mains des nuits de lumière/Captives de nos tendres folies»
Si dans ce recueil Bekri est attentif aux cris de guerre, à
tout cela qui endeuille la terre, il n’oublie, à aucun
moment, tout ce qui murmure que vivre est un bonheur. A lire.
J. E. G.
La Presse de Tunisie, 30/10/06


Tanella Boni,
Africultures, n° 68
Le recueil
de poèmes de Tahar Bekri est celui d'une conscience hautement
dérangée par le phénomène qui a
envahi le monde islamique depuis le début des années
1980. Avec son lot d'aberrations dont les peuples, et surtout
les femmes, ne cessent de faire les frais. Une âme très
concernée et préoccupée par des actes auxquels
nous avions assisté de loin, à travers les medias,
et qui semblaient ne poser aucun problème aux intellectuels
arabes et musulmans de tous bords. "Si la musique doit
mourir" est un cri dans le désert de l'absence et
de la complaisance. Un cri de poète, sans plus.
Bab
el Web, 20/09/2006
Contre
la guerre, la poésie
TUNISIE - 17 décembre 2006 - par DOMINIQUE MATAILLET
- (Jeune Afrique)
Afin que les chants du cœur couvrent les bruits de la guerre
et de l’obscurantisme, Tahar Bekri a placé la première
partie de son nouveau recueil de poésie sous les auspices
de Mozart : « Donne-moi ton piano/pour consoler la pierre/la
surdité lui blesse le cœur/ils ont lâché
les corbeaux dans le jardin de roses/la meute tous crocs devant/déchirant
le silence des violons […] ».
Empreinte d’une douce nostalgie, l’œuvre de l’écrivain
tunisien évoque des traversées de temps et d’espaces
continuellement réinventées. Dans Si la musique
doit mourir, il convoque Goethe et Pouchkine, ses rêveries
le conduisent de la Volga à l’Afghanistan en passant
par les palmeraies de son pays natal, quand elles ne le ramènent
pas sur les berges de la Seine et dans ce Quartier latin qui
lui est si familier. La déjà très riche
collection « Poésie du Maghreb » des éditions
Al Manar s’enrichit ainsi d’un nouveau joyau.
Si la musique doit mourir, de Tahar Bekri, éditions
Al Manar, « Poésie du Maghreb », 80 pages,
16 euros/100 dirhams.
SI LA MUSIQUE DOIT MOURIR
En exergue
au dernier recueil du poète Tahar Bekri, deux brèves
extraites du journal Le Monde datées
à vingt ans d'intervalle. La première annonce
la destruction massive par la population d'instruments de musique
occidentaux en Libye, à Tripoli et Benghazi, en juin
1985 ; la seconde mentionne que le président iranien
a demandé, en décembre 2005, la disparition de
la musique occidentale des chaînes de radio et de télévision...
Deux faits d'actualité qui témoignent d'un même
fanatisme obscurantiste, deux nouvelles du monde, deux traces
du rejet... à cela, le poète tunisien entreprend
de répondre ; d'opposer à la bêtise la force
et la beauté des mots et d'ouvrir son recueil par une
série de dix poèmes réunis sous le titre
" Tombeau de Mozart ". "Donne-moi
ton piano pour consoler la pierre" implore
le premier vers... Et le poète d'inviter le hautbois,
la flûte et le clavecin à la fête de ses
mots, sans oublier la harpe et la lyre, bien sûr, ou encore
la contrebasse, le saxophone et la trompette du jazz et du blues
emportés dans "la fronde des percussions"
; tous unis, réunis pour laver " l'honneur
des luths souillés de tant de coassements ",
" pour perler la sueur des diables noctambules
", pour les convier enfin à l'orchestre fraternel,
au concert enchanté des partages : " Donne-moi
tes notes pour alléger ma plume. "
Viennent ensuite six poèmes abrupts et nus, consacrés
à l'Afghanistan. Six poèmes scandant des hypothèses,
hélas confirmées, et ponctués d'une interrogation
majuscule. Six poèmes sans doute parmi les plus durs
que le poète ait écrits. A l'instar du premier
: " Si la musique doit mourir / Si l'amour
est l'oeuvre de Satan / Si ton corps est ta prison / Si le fouet
est ce que tu sais donner / Si ton coeur est ta barbe / Si ta
vérité est un voile / Si ton refrain est une balle
/ Si ton chant est oraison funèbre / Si ton faucon est
un corbeau / Si ton regard est frère de la poussière
/ Comment peux-tu aimer le soleil dans ta tanière ?
" Le ton est donné, et le poète d'engager
le combat et de marteler le questionnement : " Comment
peux-tu habiter la lumière ? " ; "
Comment peux-tu aimer le printemps ?
" Outre ces poèmes de l'urgence et du cri, le voyage
reste présent dans ce recueil. Au bord de "
la Volga gelée " et en compagnie de
Pouchkine " aux cheveux d'Ethiopie
", plus loin, avec les oiseaux de passage et de partance,
les merles, les cigognes et les oiseaux migrateurs et, dans
le secret de la poésie, une réponse, ou plutôt
un dialogue d'outre-vers, avec le Chilien Pablo Neruda. Enfin,
au coeur du recueil, dix-huit poèmes ("
Je te nourris absence "), dans lesquels se
retrouvent toutes les disparitions, toutes les distances établies,
toutes les ruptures, les séparations, et la quête
des retrouvailles. Toutes ces traces (ces strates) de l'exil.
Toute cette géographie du souvenir soumise à l'usure
du temps... Si les thèmes chers au poète sont
ainsi présents dans ce recueil, les textes réunis
ici semblent sinon plus graves du moins plus immédiatement
impliqués dans l'actualité du monde, ses soubresauts
et ses douleurs. En lisant les vers de Tahar Bekri, on ne peut,
en effet, s'empêcher de penser aux Bouddhas de Bamiyan
détruits avec furie; à la bibliothèque
de Pablo Neruda pillée et brûlée ; au clavier
muet tendu au pianiste Miguel-Angel Estrella dans sa geôle
uruguayenne ; à la pendaison du Nigerian Ken Saro-Wiwa;
à tous les oukases et autodafés, à tous
les bûchers et autres inquisitions, à toutes les
humiliations, exclusions, condamnations, relégations
et autres entraves et censures. A toutes les interdictions aveugles,
y compris celle des... cerfs-volants. C'est en pourfendeur des
interdits que le poète oppose la force des mots et des
notes, dans ce livre qui affirme le primat du beau sur le rejet
et l'obscur. Pour que vive la musique !
Bernard
MAGNIER
Culturesud - Notre Librairie, n°
164, 2007
Tahar
Bekri signe « Si la musique doit mourir »
à
la 13ème édition du Maghreb du livre* : Un cri
contre la barbarie humaine
Après la mer et ses tumultes intérieurs,
avec « La brûlante rumeur de la mer » (Editions
Al Manar, Paris, 2005) le nouveau recueil de poésie de
Tahar Bekri est placé sous le signe de la musique. De
tous ces instruments qui évoquent ce langage intérieur
intemporel. En ces temps meurtris par l’intolérance,
la haine et l’ignorance, le langage des notes et la culture
seraient peut-être les seules armes face aux déchirements
de l’humanité.
Comme un
cri contre la barbarie humaine, les vers de l’auteur évoquet
les vicissitudes de la censure et de la répression, quand
l’autoritarisme politique et religieux bâillonne les plus
beaux chants, celui du cygne. Chant lyrique des plus sublimes,
qu’une poésie qui évoque l’amour de l’autre dans
sa différence et sa complexité.
La question
est lancinante et elle nous brûle : peut-on bannir les
richesses d’un patrimoine culturel universel ? Peut-on vivre
sans musique et sans Art ? Peut-on vivre sans vibrer ? Peut-on
vivre sans aimer ? et surtout, l’Art a-t-il une teinte ou une
couleur unique ?
Un cri
d’agonie que Tahar Bekri tente de raviver. Un vibrant hommage
à Mozart, un recueil de huit poèmes, qui démontre
que tout survit car l’idée est intemporelle ; si l’on
peut tuer l’homme, jamais on ne tuera son idée. «
Tombeau de Mozart » dont le legs aux hommes est à
jamais gravé dans l’éternité de la pierre
et de l’esprit.
La musique
et l’Art ont mille visages et mille vies, et le voyage et l’échange
en sont les disciples les plus fidèles. Et malgré
l’errance et la solitude, l’auteur est à jamais retrouvé
avec « Je te nourris absence » dans cet art de la
solitude qui caractérise sa création artistique.
Le désert qu’il traverse n’est jamais un désert
des sentiments.
De la mer,
vous passez à la musique, expliquez-nous ce passage.
Comment votre imaginaire est-il passé d’un élément
à l’autre ?
Je ne vois
pas vraiment d’opposition. Tous les éléments s’enchevêtrent
dans leur symbolique. La célébration de la musique
est une résistance à la volonté de mort,
à l’obscure raison qui tue, qui détruit l’âme
humaine au nom d’idéologies funestes. La musique comme
l’art sont des actes de civilisation. Ils appartiennent à
l’intelligence humaine, à sa haute sensibilité,
à sa liberté. Détruire une guitare ou un
piano parce qu’il est instrument occidental c’est comme considérer
la sensibilité orientale une caisse de résonance
vide ou un écho dans un haut parleur. Ce mépris,
d’où qu’il vienne, je le refuse, au nom de la poésie,
de la création.
Dans ce
recueil, on vous sent plus engagé, vous fustigez l’ignorance,
la censure et l’interdiction? Les idées de violence,
de mort habitent votre écriture ? Est-ce nouveau ?
Non, ce
n’est pas nouveau. Mais ce qui me préoccupe au plus profond
de moi ces derniers temps est le chaos à l’échelle
planétaire. Le monde a terriblement sombré dans
une folie meurtrière qui se développe de jour
en jour. La mort est le lot quotidien de plusieurs peuples.
Elle est glorifiée, magnifiée. La violence prime
sur l’entente. La civilisation humaine est assaillie par des
projets funèbres. Comment un poète, épris
de paix et d’amour pour l’humanité, peut-il ignorer toute
cette laideur, quand l’essence de la vie est beauté ?
Pourquoi
évoquez-vous à chaque poème un instrument
de musique ? De quelle musique vous prévalez-vous, de
celle des hommes ou de celle de Dame Nature ?
En effet,
dans « Tombeau de Mozart », j’invoque de nombreux
instruments de musique comme des personnages qui se plaignent
de la surdité actuelle, érigée en dogme
fanatisé et qui leur préfère le bruit des
bottes et des canons. La civilisation moderne, occidentale et
orientale à la fois, ne peut vivre en harmonie sans une
belle orchestration, sans une écoute forte et respectueuse
de tous les instruments. Pour la seconde partie de la question,
je dirais que la musique des hommes s’inspire aussi de celle
de la nature. En écoutant Mahler, comment distinguer
sa musique de celle des « Chants de la terre » ?
Cependant, le bruit d’une vague me paraît parfois inégalable
par le meilleur des musiciens…
Vous livrez
un vibrant hommage à Mozart, pourquoi cet artiste en
particulier ?
Sa musique
me comble. Elle pénètre l’âme humaine, la
traverse, la purifie, l’élève. Pratiquement dans
tous les registres, dans la célébration de la
vie, comme face à la mort. Ce n’est pas une musique sophistiquée.
Savante et populaire à la fois. Elle va droit au cœur.
Elle vous transforme sans violence. Remue votre âme.
Vous faites
un clin d’œil à Pablo Neruda, le poète chilien
; vous retrouvez-vous en lui ?
Pablo Neruda
fut le grand chantre de l’amour et de la liberté. Il
s’est opposé à la confiscation des rêves
de son peuple. Il a rendu hommage même aux « Pierres
du Chili ». En cela, il reste une voix vibrante de la
poésie mondiale et, bien entendu, il avait toute sa place
dans mon livre. D’autant plus que ce poème a été
lu dans un hommage qui lui a été rendu dans la
ville de Frascati, à côté de Rome où
il a vécu en exil.
Vous écoutez
la musique comme vous voyez la femme ? Vous dénoncez
les chaînes de la femme avec l’allusion au voile, au tchador,
à la burqa ? L’Afghanistan pour vous, est-ce la mort
?
Tout est
question de liberté, musique qu’on interdit, art qu’on
empêche, corps de la femme qu’on cache et qu’on enferme,
poète qu’on assassine, sculpture qu’on détruit,
vie qu’on dénie au profit de la mort. C’est le lien qui
guide tout le recueil. Pas de différence pour moi entre
détruire un piano ou porter le niqab. Le poème
« Afghanistan » a été écrit
après le 11 Septembre. Il est déjà traduit
dans plusieurs langues. Non, l’Afghanistan n’est pas la mort,
mais la vision du monde des Taliban qui l’ont gouverné
et qui ont transformé un stade en terrain pour condamnés
à mort l’est sûrement.
On sent
que vous avez mis de l’intime dans ce recueil, avec l’évocation
du frère disparu ?
Je ne sais
si ce livre est celui de la douleur mais le poème «
intime » n’a pas moins de portée extérieure.
L’élégie de mon frère est aussi une évocation
de son utopie, d’un monde qui a disparu. Il y a toujours comme
un fil qui tisse la toile des sentiments chez le poète
où l’évènement individuel n’est pas moins
important qu’un évènement international.
La mort
d’un être cher est-elle moins bouleversante que celle
de milliers d’êtres ? Dans la brûlante rumeur
de la mer, vous nous avez confié que vous croyiez
à l’intelligence du lecteur dans “Si la musique doit
mourir”, appelez-vous également à l’intelligence
du cœur, aujourd’hui ?
Oui, absolument.
Intelligence du cœur et de l’esprit. L’art, la défense
du “Oui”, absolument. Intelligence du cœur et de l’esprit. L’art,
la défense du goût artistique, de l’esthétique,
le développement de la création, sont des actes
de culture de haute importance, sans lesquels la civilisation
humaine deviendrait un champ de ruines. C’est l’affaire de tous
que d’être du côté de la lumière,
de s’opposer fermement à l’obscurité.
Fériel Berraies Guigny


SI
LA MUSIQUE DOIT MOURIR
Ed. Al Manar, coll. Poésie du Maghreb, dessin de couverture
de Francesca Brenda, 2006, 76 p.
Ce
livre est bouleversant. C'est un grand poème lyrique
composé de sept chapitres au titre évocateur :
Tombeau de Mozart, Afghanistan, A la barbe du soleil de
ton corps, Elégie en noir et blanc, Je te nourris absence,
Pablo Neruda, le fleuve et la mer, C'est septembre. Dans
chacun c'est le même engagement, le même souffle,
la même force.
Malgré la destruction des instruments de musique occidentaux
en Libye (1995) et l'interdiction de passer des musiques occidentales
sur les chaînes télévisées ou radios
publiques en Iran (2005), malgré les horreurs de la barbarie,
les yeux ouverts sur le monde, Tahar Bekri parle aux terroristes
avec douceur et fraternité. Il leur dit qu'il ne comprend
pas, comme on parle aux enfants. Il n'y a ni haine ni jugement,
ni lamentation, ni agressivité. Chaque poème reçoit
son lot de douceur pour consoler ce monde. Le ton est bienveillant,
les images sont belles : Si ton village est une caserne
/ Non un nid pour les hirondelles / ... Comment peux-tu aimer
le printemps ? Rien ne transparaît de la douleur
de l'homme. Son chant est un chant d'amour et de liberté,
un long questionnement face à l'obscurantisme, mais aussi
face à lui-même. Suis-je... une pluie pour
inonder / le désert de tant de déserts... Suis-je
un clavecin pour nourrir le rêve. Il fait appel à
la beauté du monde, au soleil, à l'eau, à
la lumière, au printemps pour insuffler un début
d'humanité dans le coeur du barbare. Si tes montagnes
courbent l'échine / Humiliées Sans
hauteur /... Comment peux-tu habiter la lumière ?
Les mots sont lancés. A chacun de les recevoir.
D. B
Ici et là n° 6, mars 07. Revue de la Maison
de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines

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Tunivisions,
septembre 2007
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Des « Hommages vagabonds
» au Petit Théâtre

Le spectacle que reçoit
le Petit théâtre à l'italienne de la Passerelle,
vendredi et samedi, est né de la découverte, par
Pol Huellou, d'Escale Dédale, de l'oeuvre de Tahar Bekri
(1). « Il y a deux ans que j'ai découvert ce poète
tunisien avec « Si la musique doit mourir ». Depuis
une envie a germé : le mettre en musique. » Projet
concrétisé en 2007, après un concert en
faveur de sans-papiers sous les halles de Saint-Brieuc, pour
les Algériennes Samira et Fatia.
Une mobilisation à
laquelle participe l'ex-chanteur de Casse-Pipe, Louis-Pierre
Guinard. De cette rencontre entre les deux artistes est naît
ce spectacle.
Si la clé du spectacle
est la mise en musique du poème de Tahar Bekri, Louis-Pierre
et Pol Huellou inviteront le public à un vagabondage
à travers des cultures, traditions, auteurs différents.
« Il y aura même une partie consacrée à
la poésie élisabéthaine. Mais aussi du
Charles Trénet, Rimbaud, Satie, musique traditionnelle
bretonne... Des reprises, mais aussi des compositions. En français,
en anglais et même en araméen », explique
Pol Huellou.
Pour ce « croisement
entre poésie, littérature, musique et chant »,
les deux artistes se sont entourés de Michèle
Kerhoas et Jean-Claude Normant, d'Escale Dédale ; Christophe
Menguy, Paul Rodden et Vasken Solakian (bouzouk, oud) ; Paul
Rodden (banjo), Denis Colin (clarinette basse), Yves Philippe,
comédien, sans oublier Tahar Bekri qui viendra dire deux
quatrains.
« Des poètes,
du chant, des auteurs, de la danse, du rêve, pour une
soirée mêlant fantaisie et mélancolie, humour
et engagement dans le monde, une fête dédiée
aux mots et aux musiques. » De beaux hommages vagabonds...
Véronique
CONSTANCE.
Saint-Brieuc. Hommages
vagabonds, de Pol Huellou et Louis-Pierre Guinard, vendredi
15 et samedi 16, à 20 h 30, au Petit théâtre.
Par ailleurs, Tahar Bekri sera en séance de dédicace
à la Nouvelle Librairie, à 17 h. Renseignements
: www.lapasserelle.info
(1)
Poète né en 1951 à Gabès en Tunisie.
Vit à Paris depuis 1976. Écrit en français
et en arabe. A publié une vingtaine d'ouvrages (poésie,
essai, livre d'art). Son oeuvre, marquée par l'exil et
l'errance, évoque des traversées de temps et d'espaces
continuellement réinventés, à la croisée
de la tradition et de la modernité. Tahar Bekri est considéré
comme l'une des voix importantes du Maghreb. Il est maître
de conférences à l'Université de Paris
X - Nanterre.
Ouest-France
Tahar
Bekri ( Si la musique doit mourir) Avec le groupe Escale
Dédale au Théâtre La Passerelle Scène
nationale
à Saint Brieuc, 16 février 2008
Label
France p. 37, 1er trimestre
2008, n° 69
EL WATAN
LE QUOTIDIEN INDÉPENDANT
Dimanche 23 novembre 2008
Tahar Bekri. Poète
tunisien
" Une écriture en silence "
Très
présent dans le champ culturel maghrébin, traduit
dans de nombreuses langues, il est un des grands poètes
du monde.
La poésie, toujours la poésie ; quelle est la
source de cet attachement ?
La poésie traverse tout ce que j'écris, y compris
mes travaux universitaires. Elle m'habite depuis la prime enfance
qui a vu la disparition de ma mère dans la palmeraie
natale dans le sud tunisien. Cela a scellé mon rapport
au monde, à l'humanité, à la nature, aux
questions métaphysiques que l'homme n'a cessé
de se poser : la vie, l'amour, la mort. J'habite la poésie
comme une maison ouverte sur le large, remplie aussi de l'intériorité
des choses, de l'émotion, de l'attention aux autres,
de l'amour qui nourrit la sève des jours, du rejet de
ce qui ferme les portes et les fenêtres : intolérance,
fanatisme, violence… Ma maison n'a pas de tour d'ivoire ni de
fleurs de narcisse, je la porte aux quatre vents, elle me colle
à la semelle, j'y cultive le devoir de beauté,
y peins le visage humain, la condition humaine. La poésie
correspond à ma sensibilité. Je suis un homme
du silence. La poésie est une écriture en silence,
une parole qui va droit à l'essentiel, fait l'économie
du verbe. Par exemple, je n'aime pas beaucoup la poésie
narrative, (chez les Anglo-Saxons), trop descriptive ou utilisant
la langue comme sa propre finalité. La poésie
me permet d'exprimer d'abord mon être, mes émotions,
dans le réel et l'imaginaire, mais aussi une vision philosophique,
une manière d'être au monde, sans être trop
cérébral, sans pesanteur intellectuelle. Je la
considère comme un art majeur, comme la musique ou la
peinture.
Votre plume fluide et imagée est-elle influencée
par la langue arabe que vous maîtrisez très bien
?
C'est exact, l'image est très présente dans ce
que j'écris. La métaphore me paraît caractériser
la poésie plus que la prose. Elle m'éloigne de
la redondance, de la parole appauvrie, galvaudée, et
en cela, elle crée chez le lecteur d'autres niveaux,
fait appel à son imagination. Je suis nourri de culture
arabe ancienne et moderne depuis ma scolarité première
et j'écris en français et en arabe. Cela dit,
la parole imagée, le sens figuré, l'allusion indirecte,
appartiennent aussi à la culture populaire, à
la poésie orale, arabe, berbère. L'écriture
récupère cette écoute, lui donne une autre
ampleur plus universelle.
Est-ce qu'il y a un effort d'écriture derrière
ou bien cela coule-t-il de source comme on dit ?
A vrai dire, je suis constamment mobilisé, pris par une
émotion, une idée. J'ai avec moi de petits carnets
où j'écris, dans le bus, le train, l'avion, sur
un banc public, etc. Il n'y a pas d'heure pour cela, ni de lieu
préféré. J'écris avec un stylo.
C'est le premier jet. Je suis contrarié quand je sors
de chez moi sans stylo. Ensuite je travaille à l'ordinateur.
Je reprends ce que j'ai écrit. L'écriture est
un labeur, une passion exigeante. Comme toute passion, elle
est en lutte avec les mots, contre les mots, parfois, jusqu'à
la fatigue. Parfois, il y a des moments de grâce et on
est récompensé de ses peines. L'écriture
consiste à dépouiller le texte de ce qui l'alourdit,
à épurer le style, à le débarrasser
des fioritures, et à aller à l'essentiel. Il n'y
a pas de règles prêtes, c'est une quête permanente,
mais ce que je trouve ne doit pas tuer le sens, privilégier
la forme. Chaque poème est une nouvelle aventure.
Est-ce qu'on naît poète ou le devient-on
?
Le mot poète en arabe se dit simplement " Sha'ir
", celui qui ressent, qui a des sentiments…Je ne sais si
on naît poète ou si on le devient, mais je sais
que j'ai toujours senti ce besoin, dès que j'ai maîtrisé
l'écriture. Après il y a l'apprentissage, l'application,
le travail du poète, la fréquentation de la poésie,
je réécris souvent mes textes, c'est l'expérimentation
qui nous fait révéler l'écriture.
Quel est votre rapport à la langue française
?
Je suis le fruit de l'école tunisienne franco-arabe,
une école bilingue post-coloniale. J'ai commencé
ma scolarité avec l'indépendance en 1956. Je n'ai
jamais considéré la langue française comme
une atteinte à mon identité ou une menace à
mon équilibre, ou encore moins un exil, selon l'expression
de Malek Haddad. Le français en Tunisie a été
introduit en 1840, bien avant la colonisation, dans un sursaut
de modernité et d'ouverture sur les langues étrangères
par le souverain Ahmed Bey, et ce, afin d'éviter le sort
réservé à l'Algérie, c'est-à-dire
sa colonisation en 1830. Ensuite, il y a eu la création
du Collège Sadiki (collège bilingue) en 1875 par
le grand réformateur, Khaïreddine Bacha. Cette situation
bilingue, avant la colonisation et après, a fait que
j'ai toujours eu un rapport apaisé au français
comme langue acquise dans laquelle je m'exprime librement. Je
ne me sens pas privé de l'arabe non plus et me considère
comme chanceux de pouvoir utiliser deux langues. Cela dit, chaque
poète ou écrivain, ambitionne d'avoir sa propre
langue. Je pense que les auteurs étrangers apportent
beaucoup à la langue française qui le leur rend
bien, d'ailleurs. L'arabe est une langue magnifique, le berbère
aussi, je suppose, et c'est heureux de pouvoir utiliser le français,
sans complexe ni gêne. Je n'utilise pas le français
comme un butin de guerre , selon l'expression de Kateb Yacine
ou une arme dans " la guérilla linguistique ",
comme le faisait la revue marocaine Souffles, mais comme une
possibilité supplémentaire de dire mon être,
mon univers, ma vision des choses.
Une thématique forte chez vous : le temps
qui passe, la nostalgie…
Ce sont des thèmes, parmi bien d'autres, qui habitent
l'exil, ce qui manque, ce qui est loin, l'absence, les êtres
qui nous manquent… Les souvenirs (d'où Le Livre du
souvenir, Ed. Elyzad) sont comme des repères, des
jalons le long d'une vie, des lampadaires pour éclairer
le chemin envahi par la nuit qui nous guette. Sans passé,
je ne peux définir mon présent.
On ressent souvent chez vous une sorte de fascination
à l'égard de l'Algérie et de ses auteurs.
Enfant, j'entendais l'hymne national algérien sur les
ondes tunisiennes. J'avais sept ans quand le village tunisien
de Sakiet Sidi Youssef fut bombardé pour punir les Tunisiens
de leur solidarité avec les Algériens. Adolescent,
j'écoutais les pièces radiophoniques Abdelhamid
Benhadougga sur la Radio nationale. Lycéen, j'ai lu,
d'abord en arabe, dans une très belle traduction de Salah
Garmadi, le roman Je t'offrirai une gazelle de Malek Haddad.
Puis, étudiant à Tunis, j'ai lu tout ce que j'ai
pu de Kateb, Dib, Feraoun, Mammeri, Ouattar, Boudjedra…Plus
tard, je me suis lié d'amitié avec de nombreux
écrivains algériens. J'ai soutenu une thèse
consacrée à l'œuvre de Malek Haddad sans jamais
le rencontrer. J'ai toujours considéré la réalité
algérienne et maghrébine comme mienne. Il ne s'agit
pas de fascination mais d'une conscience aiguë du sort
et du destin communs. Ce que vit l'Algérie comme violence
ne me laisse jamais indifférent.
Vous avez été bouleversé par
l'assassinat de Tahar Djaout….
Cela m'a plus que bouleversé. J'étais très
lié à Tahar et j'avais emporté d'Algérie,
comme " un porteur de valise ", son manuscrit Le Vigile
aux Editions du Seuil. L'islamisme obscurantiste qui a tué
Abdelkader Alloula, Youssef Sebti et bien d'autres, est une
damnation pour nos sociétés maghrébines
comme pour l'ensemble du monde musulman où on a attenté
à la vie de Naguib Mahfouz, assassiné Faraj Fouda
et où on menace Nawal Saadawi, Taslima Nasreen… Ces radicaux
meurtriers commettent des crimes au nom de l'Islam, comme la
secte des hachachins au Moyen-Âge. Au fond, ils détruisent
l'Islam lui-même qui n'a jamais été aussi
entaché de sang. On se demande d'où vient tout
cet argent pour faire fonctionner une telle machine satanique
? Il est temps de revoir les programmes scolaires. Encore faut-il
trouver les enseignants formés pour cela. Certains programmes
en Algérie, comme il m'a été donné
de le lire, méritent d'être refondus en urgence.
J'ai été stupéfait un jour quand l'un de
mes étudiants, fraîchement arrivé d'Algérie,
m'a demandé : " Qu'est-ce qui est mieux pour aller
au paradis : mourir sunnite ou chiite ? " Courageusement,
les Tunisiens ont fait des réformes dans leur enseignement,
modernisé leurs programmes d'histoire, d'instruction
religieuse, de philosophie, de droit… La réforme de l'enseignement
est impérative pour déjouer les projets néfastes
des obscurantistes. Enseignement de progrès, certes,
mais aussi développement économique et social
équitable sont nécessaires pour en finir avec
l'ignorance barbare.
Quels sont vos projets actuels ?
Mon nouveau recueil Les Dits du fleuve doit paraître
chez Al Manar. Une métaphore sur le poète et le
monde. Je prépare aussi un ouvrage dans lequel je rassemble
des textes consacrés aux littératures du Maghreb
et d'Afrique noire. Le poème Afghanistan, extrait de
mon livre Si la musique doit mourir, a été traduit
dans une quinzaine de langues, j'aimerais les réunir
dans un même ouvrage. Ce projet me tient à cœur.
Des voyages pour des rencontres poétiques et littéraires
sont prévus : Espagne, Tunisie, Bénin, Belgique,
Colombie…Le vrai lieu du poète, disait le regretté
Mahmoud Darwich, est le poème qui se sent à l'étroit
dans un lieu…
Repères
Poète né en 1951 à Gabès en Tunisie.
Vit à Paris depuis 1976. Ecrit en français et
en arabe. A publié une vingtaine d'ouvrages (poésie,
essai, livres d'art). Son premier recueil, Le Laboureur du soleil
(Ed. Silex, Paris) a paru en 1983. Sa poésie, saluée
par la critique, est traduite dans différentes langues
(russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l'objet
de travaux universitaires. Son œuvre, marquée par l'exil
et l'errance, évoque des traversées de temps et
d'espaces continuellement réinventées. Parole
intérieure, elle est enracinée dans la mémoire,
en quête d'horizons nouveaux, à la croisée
de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant
tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri
est considéré aujourd'hui comme l'une des voix
importantes du Maghreb. Il est actuellement maître de
conférences à l'université de Paris X-Nanterre.
Par Benaouda Lebdaï
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