| { } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen |
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| Ruses de vivant | |||||
| le livre , les auteurs , la critique Collection "Poésie du Maghreb"
A. Laâbi, 2003, Paris (gauche) ; M. Kacimi, 2003, Temara (droite) Abdellatif LAÂBI, poète, romancier, hommes de lettres, sans doute le plus connu en France des poètes marocains, du fait de son engagement au service de la liberté d'expression (payé de huit ans et demi d'emprisonnement à Kenitra) et, depuis bientôt vingt ans, des liens qu'une activité littéraire multiforme lui a permis de nouer aux quatre coins de l'Hexagone. Mohammed Kacimi, peintre, poète, créateur d'événements, l'un des artistes considérables du Maroc contemporain, s'est éteint à Rabat en octobre 2003. |
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Traversée
du mur de la lumière Ce livre à deux mains, nous le préparions, Mohammed Kacimi et moi-même, avec une réelle ferveur, et j'ajouterai avec soulagement. C'est qu'il ne nous a pas été facile, alors que nous nous connaissions depuis les années soixante, de nous " avouer " le désir réciproque de réaliser un ouvrage commun où peinture et poésie mettraient dans la balance leur pesant d'âme et de chair, de blessures vives et d'énergie insoupçonnée, d'abîmes et de cimes de l'humain, et sans doute d'émerveillement devant le miracle de la vie. Il y avait comme une pudeur qui nous en empêchait. Je crois que nous avions le souci de ne pas déranger sachant qu'une telle rencontre, et vu l'exigence que nous ne pouvions pas ne pas y mettre, allait être une invite au plus intime non seulement de la création de chacun mais aussi de ses interrogations sans réponse, voire de ses angoisses personnelles, à un stade de la vie où, il faut bien se l'avouer, un homme doit aussi régler ses comptes avec la mort. Comme j'eusse aimé que le protocole régissant ce type de livre fût inversé, que Mohammed m'eût devancé en accomplissant la partie picturale. Mais le hasard, aidé par mon tempérament plus tumultueux, en a voulu autrement. Les textes de Ruses de vivant se sont imposés à moi par surprise. C'était à Guerveur, en Bretagne, le 7 mars 2003. J'ai rarement autant ressenti, en écrivant, que quelqu'un d'autre poussait ma main, la retenait et la reposait délicatement sur la page. En me relisant aujourd'hui, je me reconnais certes dans ces textes, ou plutôt j'y reconnais ce que j'estime être ma marque singulière. Pourtant, j'y ressens fortement une autre présence, celle de l'ami vers lequel allait ma pensée au moment où je les rédigeais.
J'y revois les gestes de sa main, indissociables de sa voix et de l'éclair malicieux de ses yeux. Des moments de douce complicité me reviennent quand nous devisions dans son jardin de la maison des Vieux Marocains à Témara. Que de fois n'avions-nous pas refait le monde et, bien sûr, ce Maroc auquel nous avons essayé de donner le meilleur de nous-mêmes. Que de projets, que nous estimions vitaux, n'avions-nous pas remués sans nous faire trop d'illusions sur leur réalisation dans un pays où l'intelligence et le don de soi sont tenus en suspicion. Que de joies simples et de rires partagés aussi ! Il en va ainsi de l'amitié, comme de l'amour. C'est ce qui reste quand on s'est brûlé à la vie pour l'éprouver dans son tréfonds, l'honorer et en répandre le message. L'écriture, la peinture sont là pour restituer un tel parcours et en manifester la trace. Ce livre n'en présente, hélas, que l'ébauche, l'ami ayant déposé son pinceau, par mégarde, en cours de route. Mais ce qu'il a réussi à exécuter auparavant (reproduit ici intégralement) nous saute à la gorge et nous éblouit. C'est comme si, dans une dernière envolée de tout son corps et son esprit, Mohammed Kacimi avait réussi enfin à traverser le mur de la lumière. Abdellatif Laâbi
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