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Anne Rothschild : Le rêve
de la huppe
Dessins de Rachid Koraïchi
Editions Al Manar, 18 €
Le douzième
recueil d'Anne Rothschild, Le rêve de la
huppe, s'inscrit dans une méditation poétique
qu'annonçait déjà le tout premier de ses
livres : L'an prochain à Jérusalem, publié
à Genève, par Eliane Vernay, en 1979. La huppe,
messagère de l'invisible aurait été à
l'origine de la rencontre entre Salomon et la reine de Saba.
Et celle que le Coran nomme Balkis, la Sulamite, inspira à
l'heureux monarque, dit-on, le plus beau des chants d'amour.
A l'instar du Cantique des cantiques, la reine, " dont
le corps se fond / Avec l'orient des origines / Court sur la
houle / D'une caravane toujours en fuite, " n'est jamais
nommée. Le symbole ici est polysémique et désigne
tout aussi bien la femme aimée, la terre pour laquelle
deux peuples se déchirent, la ville de la paix que la
moindre étincelle peut transformer en champ de ruines.
Amer constat : " L'âme est étrangère
partout. " Même les arbres se dressent comme des
armes prêtes pour l'arrachage : " Mon frère
le cyprès / Qui a mille ans / Tourne pour mourir / La
terre saignée à blanc / saignée à
vif / N'a d'autre horizon / Qu'un champ de lances. " La
huppe a-t-elle encore un message à délivrer ?
Les voix du poème dialoguent avec le chœur des filles
de Jérusalem, en appellent au réveil des consciences
: " Parce que nous sommes sans nouvelles des prophètes
/ Retourne, retourne-toi / La Sulamite / Avant que le vent ne
s'enflamme / Et n'arrache solives et racines / Des demeures
qui mènent au chant / Filles de Jérusalem, je
vous en conjure / N'attendez pas que les enfants empoignent
les pierres / Et que le jus des figues fige la terre. "
Anne Rothschild ne s'en tient pas aux images et aux symboles
bibliques ou solaires qui vivifient son chant, elle évoque
aussi sans fard les ravages des chars, le mur de séparation
qui dans le même temps qu'il s'érige semble ruiner
toute chance de réconciliation : " Enfant du silence
et de l'exil / Je promène / Entre les nards et le henné
/ L'accès interdit de ma naissance / L'ombre des vergers
cassée / Par la rage d'un mur / Du plus loin où
tu ne cesses d'arriver / Jusqu'à ce seuil qui obstrue.
"
Comme pour conjurer " l'impensable folie que nulle faim
ne peut assouvir, " l'auteur circule dans le temps et l'espace,
de la Chine à l'Espagne, un fragment de chant d'amour
sépharade rappelant peut-être les périodes
dites de convivialité entre les populations juives et
arabes du bassin méditerranéen. Mais la rupture
de la chute ramène brutalement le lecteur au tragique
présent : " Bella Judia donde va / Tourne-toi afin
que nous contemplions / Ta danse à deux temps / Une volute
à deux camps. " Le pessimisme est très lourd
à porter, telle une malédiction fatale : "
Comme ils nous ont expulsés nous les avons expulsés…
" Mais une note d'espérance s'élève
encore, mélopée de longue patience : " Filles
de Jérusalem, je vous en conjure, ne réveillez
point l'amour avant qu'il le veuille // Il suffit de veiller
aux portes / le temps de mener les choses vers leur juste nécessaire…
"
Le verbe charnel et la prosodie libre jouent de variations rythmiques
et typographiques donnant une respiration ample, comme pour
élargir la conscience du monde. L'auteur porte avec la
blessure du doute les aspirations à un nouvel art de
vivre ensemble à Jérusalem et en tous pays qu'annonce
le rêve de la huppe, " son rêve / qui monte,
" sous forme allégorique, tressant : " Une
couronne d'âmes / Sur le monde à venir. "
L'inquiétude demeure et le recueil s'achève sur
une métaphore aride de La Conférence des Oiseaux
de Farîd Uddîn Attâr : " La voie reste
ouverte, mais il n'y a plus ni guide, ni voyageur. " A
méditer, sans œillères...
On se doit aussi de souligner la beauté de l'ouvrage
élégamment mis en page et surtout magnifiquement
illustré de dessins et de calligraphies par l'artiste
algérien Rachid Koraïchi. Cette collaboration n'est-elle
pas aussi un symbole de paix exemplaire ?
Ménaché
Europe, 2006
Le rêve
de la huppe
Rothschild, Anne / Al Manar
Dans ce
nouveau recueil de poèmes, Anne Rothschild veut faire
entendre plusieurs voix : la huppe, le narrateur, la sulamite,
l'amant et le choeur des filles de Jérusalem. "
Mon frère le cyprès / Qui a mille ans / Tourne
pour mourir / La terre saignée à blanc / saignée
à vif / N'a d'autre horizon / Qu'un champ de lances "
Lettres
belges de langue française
n°
141, fév.-mars 2006, "Le carnet et les instants"
Anne
Rothschild et Rachid Koraïchi
Le
Rêve de la huppe, Anne Rothschild, éd.
Al Manar.
Pour une
fois, le nom de l'illustrateur d'un recueil doit être
mis sur le même plan que celui de l'auteur car Le
Rêve de la huppe, écrit par la poétesse
juive Anne Rothschild et illustré par le peintre d'origine
algérienne Rachid Koraïchi, est une oeuvre symboliquement
très forte qui peut être considérée
comme un jalon marquant, tracé par deux artistes issus
d'horizons opposés dans la voie de la paix. Ce recueil
est d'autant plus significatif que la huppe, qui fut selon la
légende à l'origine de la rencontre du roi Salomon
et de la reine de Saba, est mentionnée dans le Midrash,
la littérature homilétique rabbinique et dans
le Coran. Mais c'est le Cantique
des cantiques que la poétesse a choisi
comme intertexte direct, comme le montre la répartition
du texte entre cinq voix : la huppe, le narrateur, la Sulamite,
l'amant et le choeur des filles de Jérusalem. Le chant
d'amour biblique est transformé toutefois ici en élégies
sur les horreurs du présent auxquelles l'auteure oppose
des moments harmonieux du passé, rappelant ainsi aux
" captifs des générations du livre "
leur héritage commun, défiguré par la violence
des humains. C'est cette communauté d'esprits qui fit
de l'Andalousie un modèle de coexistence culturelle :
" L'Andalousie fut-elle là-bas /Jardin ou mirage
/ Miroir de notre histoire ". De ce passé l'écrivaine
tire le fragile espoir de voir se restaurer la fraternité
judéo-arabe : " Ah si l'on pouvait mêler les
sourates aux versets / broder les lettres carrées avec
la dentelle des arabesques / que viennent enfin les songes chargés
de présents ". Ce voeu a été exaucé
par l'illustrateur Rachid Koraïchi qui a su mêler
des symboles juifs comme l'étoile de David ou le rouleau
de la Loi à des symboles islamiques : arabesques, croissant
et dôme de la Mosquée de Jérusalem, par
des illustrations sobres, constituées de lignes et courbes
noires assez signifiantes. Néanmoins, cette symbiose
souhaitée ne maintient nullement les deux artistes dans
les rêves naïfs, car à aucun moment ils n'oublient
la réalité tragique évoquée dans
plusieurs textes de tonalité sombre et illustrés
par des lances, des glaives et des bannières fanatiques,
mais la collaboration d'un dessinateur arabe avec une poétesse
juive est déjà en soi une lueur précieuse
dans un ciel qui ne cesse d'être assombri.
Jacques
Eladan
Le Mensuel
littéraire et poétique,
n° 345
(Bruxelles)
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