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Avant-dire
Les objets élus jalonnent une vie de partage. Ensemble,
ils ont traversé les épreuves, connu les mêmes
errances, voyagé de concert.
Le Petit Musée Portatif porte le signe de cette
intimité tendre. Au cours des années, il a fini
par constituer lessence de la Maison,
ce berceau de l'Etre dont Bachelard a souligné la féminité
profonde. Il apaise et éclaire, parce qu'il parle de
la terre d'origine avec bonheur, assurant le lien indispensable
avec le "d'où je viens". Il jette des ponts,
tisse des résonances inattendues entre lici et
lailleurs, entre légèreté et gravité.
Sans lui, lécart consenti serait peut-être
écartelant.
Ainsi le Moucharabieh est-il le pivot central de la demeure,
celui dont il faut dabord trouver la place, à chaque
nouvelle installation. Autour de lui les autres objets viendront
s'ordonner avec naturel. Et il rayonne d'autant plus qu'il est
"déplacé". Sous le climat d'Île
de France, sans doute détient-il une fonction solaire.
Il en va de même pour les petites tables au fort parfum
d'orient, les étagères aux motifs floraux ou géométriques
selon la ville dorigine, Rabat ou Tétouan, les
broderies des femmes de Fès, les calligraphies traditionnelles
de Tunis... Abdellatif Laâbi na cure de la frontière
entre artisan et artiste. Le rebelle, linsoumis salue
et élève au rang doeuvre dart un encrier
de terre cuite, un coussin, une chaise ancienne, objets que
nul ne songeait à célébrer, dans les années
soixante, sous la poussée aveuglante du modernisme
obligé.
Musée ! Cela sonne avec quelque solennité ! Il
en faut pour dire la profondeur humaine tissée, cachée,
magiquement retenue dans la matière...
Mais déjà la joyeuse capacité dhumour
de Laâbi ramène les choses à leur juste
dimension : Portatif ! Autant dire à usage exclusivement
personnel. Portatif et réduit comme la maison errante
- théière, coffre, tapis déroulé
chaque soir sous la tente - du bédouin du désert
d'autrefois, nomadisant à travers sables.
Françoise
Ascal
Le Petit Musée
portatif d'Abdellatif Laâbi
Le Petit musée portatif d’Abdellatif Laâbi
est un livre magnifique, construit comme le catalogue d’une
exposition qui comprendrait à la fois des objets, des
tableaux, des photos et des mots. A chaque page, images et poèmes
sont mis en regard. Les poèmes décrivent et prennent
pour prétexte des objets – que les aquarelles d’Abdallah
Sadouk (reproduites en noir et blanc) représentent –,
et des œuvres de peintres contemporains (à l’exception
du Jardin des délices de Bosch).
Trouvant,
au centre de ce musée, les portraits de la mère
et du père, le visiteur est invité à accomplir
ce parcours comme une autobiographie poétique, dans laquelle
les choses et les signes forment autant de jalons dans le temps
d’une vie et dans l’espace dessiné par l’exil. Recueil
de poèmes donc, mais aussi album de photos de famille,
galerie privée, mémento, florilège. Mais,
de l’hétérogénéité du fonds,
ce qui ressort c’est l’unité des thèmes, le jeu
des correspondances, des séries, des parallélismes,
des rappels, des motifs : bref, la cohérence d’un univers.
A petites touches, Laâbi énonce un art poétique
qui a trait à l’oubli et à la mémoire et
au rapport entre les images et les textes.
Première série : le parti pris des choses.
La dernière pièce du recueil, à propos
des mille et une lettres enfermées dans un coffre clouté,
annonce « l’oubliette / où finissent / toutes les
œuvres humaines ». A cette lumière, les choses
et les mots sont considérés comme autant de réceptacles
du souvenir que le poète ravive. Les objets sont marqués
par le temps et l’usage : moucharabieh patiné, table
ronde fêlée, table carrée déchue,
chaise bancale, diplôme coranique jaunissant, «
cafetière désaffectée », «
bout d’ivoire échoué ». Mis à l’écart,
ce sont des « objets orphelins ». Mais, en même
temps, ce sont aussi des objets que la parole et le dessin ont
sauvé du déluge. Ils retiennent un peu le temps,
tels ces bâtons de pluie dans le bois duquel s’inscrit
la mémoire, tel ce coussin qui est le souvenir de la
somme des heures passées à broder, tel ce diplôme
coranique qui atteste du « labeur de mémoire »
de l’apprenti. Tous ces objets portent avec eux un peu de Meknès,
de Fès, de Tétouan, de Damas, de la rue des Sept-Tournants.
Ce serait cela la « drôle d’éternité
» du portrait de la mère, et l’éphémère
de l’instant que fixe la photo du père « retenant
son souffle ».
Seconde série : le musée imaginaire (avant ou
après la visite, on consultera d'Abdelkébir Khatibi,
L'Art contemporain arabe, Neuilly/Paris, Éditions
Al Manar/Institut du Monde arabe, « Approches et rencontres
», 2001).
Laâbi commente, prolonge, questionne et s’inspire des
tableaux des peintres marocains Mohammed Kacimi, Jilali Gharbaoui
et Abbas Saladi, de Laura Rosano, de Mahdaoui, de Bazaine, de
Chebaâ, de Miloudi et de Farzat.
Cette série picturale n'est pas coupée de la première,
mais est déjà annoncée dans les arabesques
du moucharabieh. Et surtout par ses poèmes, Laâbi
souligne la présence de l'écrit dans la peinture.
Il attire l'attention sur « l'écriture sacrée
» dans les toiles de Kacimi, sur les « signes »
hiéroglyphiques de Miloud. Il retrace à partir
de la calligraphie monumentale de Mahdaoui, le mythe de «
l'alphabet prolixe » et de « la lettre de l'homme
». L'écrit se lit jusque dans les «griffures»
de Gharbaoui.
Dans le Petit musée portatif d'Abdellatif Laâbi,
« les convives / s'arrêtent parfois / et trouvent
que cela est beau / Cela / quoi ? » Les arbres de Laura
Rosano et de Saladi, les choses et les mots.
Antoine Hatzenberger
Limag, www.limag.com
A propos de
Petit Musée portatif
Le Musée
portatif est un recueil de poésie de Abdelatif Laâbi
illustré par le peintre Abdellah Sadouk. Les poèmes
sont tendrement espiègles, les illustrations légères.
On saura tout de l'intérieur de la maison du poète
après la lecture de son musée portatif. L'expérience
force l'attention. Le poète ouvre son espace intime à
ses lecteurs. Il expose aux regards de tous les objets qui comptent
le plus à ses yeux. Des œuvres d'art évidemment,
mais également des objets divers auxquels il accorde
une valeur sentimentale. Il a intitulé son recueil de
poésie Petit Musée portatif. L'expression
est modeste, affectueuse, sans prétention, plaisante,
pour inviter les lecteurs à parcourir sans façon
la géographie artistique de prédilection du poète.
Abdallah Sadouk a mis son art au service du peintre lorsqu'il
s'agit d'encrier, d'étriers, d'un bonhomme chinois, d'un
coussin brodé, d'une étagère ou d'une table.
Il a transformé en aquarelles très légères
ces pièces.
Il aurait été facile de les reproduire par le
truchement de la photographie, mais le poète et l'éditeur
ont voulu qu'un peintre soit présent dans ce livre pour
souligner le caractère plastique du musée portatif.
Ils ont eu raison, car Sadouk a montré une partie inconnue
de ce qu'il sait faire. Ses aquarelles dotent d'un supplément
d'art les pièces du poète. Dommage qu'elles soient
reproduites en noir et blanc ! Au reste, l'illustration est
à la fois plastique et verbale. Les illustrations de
Sadouk sont assujetties à la configuration de l'objet
qu'elles reproduisent. Elles créent cependant un rythme
plastique accordé à celui qui naît de la
lecture des poèmes.
Aujourd'hui
le Maroc, n° 247, 25-27 octobre
2002
L'Hôte
généreux
PETIT MUSÉE PORTATIF ABDELLATIF
LAÂBI Al Manar 67 pages, 21,50 e
À
" celui qui décidément ne prend pas racine
", au poète en exil permanent qu'est Abdellatif
Laâbi, Françoise Ascal a demandé de livrer
les objets qui composent son espace intérieur. La demande
est belle, émouvante ; elle répond au don permanent
qu'est l'œuvre du Marocain. Elle donnera naissance, surtout,
à un livre magnifique rehaussé des dessins d'Abdallah
Sadouk. Laâbi y a répondu en choisissant des objets
souvent modestes, détenteurs d'une mémoire familiale,
d'une douleur parfois, d'une humilité toujours. Le choix
fait, Abdallah Sadouk est venu chez le poète dessiner
entre autres, une chaise de circoncis "Acquise/ plutôt
cédée à dix dirhams/ avant l'arrivée/
du marché de l'art", une table syrienne, un encrier,
une table carrée aux tiroirs secrets : " Dans les
années noires/ elle a celé/ des documents compromettants
" mais aujourd'hui elle ne sert qu'à ranger les
objets usuels et " Elle doit vivre cela/ comme une déchéance
". Les dessins donnent une épaisseur floue aux objets,
comme s'ils venaient apparaître à peine à
la surface de la mémoire. Abdellatif Laâbi a proposé
également des peintures et des œuvres d'amis artistes,
reproduits ici par le biais des photos de Laydi Maroufi. Ce
que l'on voit alors est invisible : il s'agit d'histoires d'amitié,
de respect qui viennent tisser souvent l'Histoire douloureuse
du siècle. Deux photos bouleversent particulièrement
: celle de la mère d'abord, au regard retenu de colère,
celle du père, ensuite, concentré sur sa dignité.
Elles bouleversent d'autant plus que chaque objet, chaque tableau
et chaque photo sont commentés, en vers, par le poète.
Et ce qu'il dit de la mère, associé à son
regard perdu, fait lever, bien plus qu'une histoire personnelle,
l'histoire de tout un peuple. Sans quitter pour autant l'intimité
de la confidence.
Par son
humour, posé délicatement sur des blessures ou
de la colère, Laâbi a l'extrême élégance
de ne pas faire de nous des voyeurs. Il s'agit ici de partage
et le livre, d'une qualité rare, dit bien à quelle
hauteur de sentiment se fait celui-ci. L'Autre fait notre richesse.
T . G.
Le Matricule des anges
n° 389, mars/avril 2002 |