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Chaos
et transcendance
Dans le flamenco, la note noire est une tonalité involontaire
que n’atteint le musicien que quand il a la grâce. On
ne peut ni la définir, ni la retenir, ni la répéter, encore
moins l’imiter.Elle n’appartient qu’à celui
qui, dans un moment unique, l’a fait naître. En titrant
Notes noires cet essai composé de fragments apparemment
chaotiques qui bousculent l’ordonnance formelle des mots
et des idées, il donne le ton de cet abécédaire hors normes.
Né au Sénégal, élevé au Liban, vivant en France, athée de confession
grecque-orthodoxe, Raja Nasrallah est le père d’un enfant
dont la mère est d’origine ashkénase...
Un patchwork de racines qui n’est pas sans rapport avec
cet éclatement d’idées et d’émotions qui mène le
lecteur de Beyrouth où, dans les jardins refleuris, de vieux
palmiers roussis tentent d’oublier les orages de feu du
passé au Sacromonte de Grenade où les gitans se réapproprient
la malaguena portée par les vents de l’Empire ottoman
jusqu’à l’Afrique du Nord, en passant par les bouges
d’Athènes. Faite de mots simples, plus poignante encore
la tragédie est là. Deuil ordinaire d’une mère qui tourne
autour de la table où gît le cadavre de son fils : “ Je
t’avais bien dit de ne pas sortir de la maison. ”
Diarrhées de la peur, poses vulgaires des corps désarticulés,
énergie du soleil que ses forces quittent inexorablement comme
le cri d’agonie d’un corps qui s’éparpille,
multiplication insensée des gesticulations d’une espèce
condamnée. “ Et si on fêtait ça ! ” hurle
le poète en quête de transcendance multiculturelle.
Arlette
Nachbaur
France Soir, lundi 27 novembre 2000
L’auteur
n’est manifestement pas un écrivain. Pyromane, plutôt.
Tant ses fragments gardent leur valeur thermique. Ce sont des
silex qui, confrontés, étincellent. L’urgence de ce qui
est dit bouscule les proportions formelles. Parfois un filet
d’écriture provoque à la longue une véritable corrosion.
Aussitôt tempérée par une humeur fervente, une pause ou un semblant
de méditation. Il y a ce côté bricolé, la marque de l’artisan.
Quelques néologismes ou pire, les barbarismes sécrétés par des
appartenances multiples, apparemment inconciliables. L’homme
qui a écrit ce livre est d’origine libanaise, né au Sénégal,
élevé au Liban, vivant en France, athée de confession grecque-orthodoxe,
père d’un enfant français de mère ashkénaze d’origine
polonaise. L’enfant a des grands-parents enterrés au Liban,
en Israël, en France, en Pologne et au Sénégal, sans oublier
Fadwa l’aïeule inhumée à Washington et la tante Claude,
de la Jamaïque.
De la succession des thèmes abordés de manière chaotique surgit
une scansion. Une obsession rythmée : l’homme n’a
pas d’autre ennemi que lui-même. Vivre c’est pactiser
avec sa part maudite. Toute recherche de purification conduit
à une chirurgie séparative du bien et du mal. Le monothéisme
est un scalpel à double tranchant. D’un côté il ordonne
(dans les deux sens), de l’autre il hiérarchise (il attribue
des valeurs non équivalentes). La sainte trinité d’une
genèse, d’un pacte élitiste et d’une redistribution
dernière des bénéfices ne suffisent plus.
“Nous
souhaitons que dans les mutations à venir, seuls survivent les
fanatiques de la pudeur”.
Raja Nasrallah
est né en 1953 au Sénégal. Il a collaboré à L’Autre
Journal, Arabies, France Culture, Courrier International, Politis,
Chimères.
Les éditions
Al Manar ont publié de lui, en 1999, Intailles, dans
une édition de bibliophilie (tirée à 80 exemplaires) illustrée
par le peintre Kabila. |