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Paris
X Info, n° 123
L'Horizon
incendié
Recueil de poèmes publié par Tahar Bekri, maître
de conférences en langue arabe, Paris X, Edition Al Manar,
2002. Ce recueil est placé sous le signe du voyage qui
mêle espace et temps, réels ou imaginaires. Une quête
d'absolu dans une traversée habitée par les questionnements
de la vie et de la mort sans oublier l'espérance.
La
Presse, Tunis, 16/12/2003
Vient de
paraître
L’Horizon incendié
de Tahar Bekri
Cette quête
du rêve chez Tahar Bekri, notre poète national, est
d'un autre registre ; elle est plutôt “quête
de vision”, celle de l'aède et du barde qui éclaire
sa société. En exergue de son dernier recueil, L'horizon
incendié, qui vient de paraître aux
éditions Al Manar, cette lumineuse citation de Lao Tseu
: “ Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèdres
”, un conseil donc, ou plutôt une devise, un motto
qui court en filigrane dans cette série de poèmes
courts,
incisifs, d'une structure identique, sans ponctuation, des poèmes
de huit vers dont le dernier se trouve détaché,
ostensiblement mis en valeur comme s'il était le plus prégnant,
comme s'il résumait, à lui seul, tout le poème
:
Et l'éblouissement
Noué dans les blessures
Il remontait l'ocre terre
Captif des plantes prémonitoires
Crânes de singes et plumes dérisoires
Ecorces rares et racines pourrissantes
Il s'abreuvait de paroles savantes
Eprouvé
par les marchands de sommeil.
L'horizon
incendié n'est pas sans rappeler une autre
œuvre de Tahar Bekri, Les songes impatients
: même enchevêtrement de sentiments et de rêves,
mêmes caractéristiques stylistiques et structurelles,
même pouvoir incisif, enfin mêmes préoccupations,
même si, dans ce recueil, l'accent est plutôt à
l'effort à la persévérance : “Comment
pourrait-on parvenir à la perle/en regardant simplement
la mer ?” (Rûmi).
Rafik Darragi
un
auteur à découvrir : Tahar Bekri dans les feux du
voyage
(MFI)
Depuis Le Laboureur du soleil en 1983,
Tahar Bekri n’a cessé de jalonner le temps de recueils
de poèmes, d’œuvres illustrées et d’essais
qui sont autant de balises fraternelles dans la haute mer turbulente
du monde. Il vient de publier un nouveau recueil de belle facture,
exigeant et mature, L’horizon incendié.
Né
à Gabès en Tunisie, Tahar Bekri vit en France (depuis
1976) où il enseigne à l’Université
et ne cesse d’exercer ses talents afin de confronter les
mondes, les rives et les langues, pour mieux les reconnaître.
Passeur inlassable des mots qui peuplent sa terre et quelques
autres lieux visités au hasard des festivals, colloques,
biennales et autres voyages personnels, Tahar Bekri – et
même s’il figure au sein des « écrivains
de la jeune génération » – est aujourd’hui
un sage qui fait autorité. Poète de l’élément
plus que de l’événement, il sait aussi trouver
les lieux et les mots pour dire l’insupportable, dénoncer
l’injustice ou s’engager dans une diatribe contre
les oppressions du monde.
L’homme est bonhomme mais peut être incisif quand
la cause vaut à ses yeux une sentence. Elle tombe alors
abrupte, avec l’assurance des certitudes éprouvées.
Par son métier, par ses goûts et sa passion, il est
un lecteur attentif de ses pairs, toujours en quête d’une
nouveauté dans l’une ou l’autre langue. Il
aime à dire ses textes et sait le faire, sans emphase ni
lenteur mais avec le phrasé clair et le rythme qui sied
à une bonne écoute. Cet homme aime la peinture et
il n’est, pour s’en convaincre, qu’à
consulter ses écrits et la liste de ses tirages de tête.
Il sait être fidèle à ceux qu’il a choisi
de ranger au plus près dans sa bibliothèque élective
: des maîtres classiques arabes aux contemporains capitaux,
des poètes amis aux rescapés d’un Panthéon
universel, Dante, Pessoa ou Senghor, Malek Haddad le romancier
algérien auquel il a consacré sa thèse ou
Gaston Miron le Québécois...
Il en est des recueils de Tahar Bekri comme des journaux de voyage,
il convient de les lire d’un seul trait puis de revenir
ensuite et d’aller, ça et là, retrouver quelques
vers devenus familiers. Le recueil n’est plus alors un ensemble
de poèmes ajoutés l’un à l’autre
selon une orchestration harmonieuse, mais une partition conçue
et réalisée comme un tout. Il en est ainsi de sa
dernière livraison : L’horizon incendié,
un recueil composé de 60 poèmes de huit vers, ou
plus précisément de sept plus un, détaché
de l’ensemble et venant ponctuer chaque page.
« Le cœur rompu aux feux de la mer», le voyageur
(l’errant), personnage central de ce recueil, mêle
les souvenirs soudain ressurgis d’une mémoire aiguisée
(le ficus de la cour du lycée, les caisses emplies de grenadiers,
le vélo rouge, tour à tour évoqués
n’appartiennent-ils pas au jardin d’enfance du poète
?) à des lieux d’aujourd’hui, de hasard et
d’exil. Il convie les odeurs de jasmin de soufre et d’huile
d’olive, l’asphalte et la mer, l’or des temps
anciens, les « étés transhumants » et
les « difficiles printemps ». Il invite à se
rendre sur le port de Dakar, dans l’île de Gorée
à la rencontre de son cortège d’ombre insoutenables,
sur les berges du Niger (« O toi fleuve si large / dis-moi
qui a travesti / L’or de tes royaumes / Tes illustres alphabets
»), dans les allées du Jardin du Luxembourg ou sur
les bords de la Sambre, pour d’autres lendemains, pour dessiner
de nouvelles frontières à des pays en devenir, comme
une impossible réponse à la question formulée
au coeur même du livre : « C’est quoi un pays
? »
Le mot n’est pas rare ni abscons mais précis et parfois
inattendu. Ici, « la nuit couverte de sanie », ailleurs
« la crinière cardeuse de lumière ».
Et c’est bien l’un des charmes de cette poésie
en laquelle les oiseaux (mouettes, goélands, cormorans
et tous les autres complices migrateurs) font une halte, où
les semelles (de vent bien sûr !) trouvent traces à
leurs mesures, où les glycines se mêlent aux acacias,
où les flamboyants côtoient les pinèdes et
où chacun peut adjoindre son rêve à celui
du poète.
Ainsi, au fil des recueils, l’œuvre se fait plus altière.
L’horizon incendié est
un recueil d’une maturité exigeante qui engage le
lecteur sur des chemins de crête, sans doute pour mieux
accomplir la phrase de Jaleleddine Rûmi, mise en exergue
du recueil : « La parole est l’ombre de la réalité
et son accessoire ». Ainsi en va-t-il de cette strophe,
élue parmi d’autres pour l’élégance
elliptique de son image et pour sa résonance avec le titre
du recueil : « Si tu n’as le souvenir / Ardent comme
un flamboyant / Demande à la terre / Sa couleur ou sa braise
/ Pour retenir l’insouciant soleil / Et le sable désespéré
de mourir / Les glycines aux sources des fêlures / Viendront
enlacer tes vieux soupirs ».
L’horizon
incendié, de Tahar Bekri. Ed. Al Manar, 70
p., 13 euro
Bernard Magnier
Hommes
et Migrations, n° 1242 - Mars-avril 2003 :
P o é
s i e
L'Horizon incendié Tahar Békri
Al Manar, coll. Poésie du Maghreb, 2002, 67 p., 13 euros
Natif
de Gabès, ville tunisienne des confins sahariens, Tahar
Békri, qui enseigne à Nanterre, a écrit en
français et en arabe plusieurs recueils depoèmes,
traduits en plusieurs langues, ainsi que des essais sur la littérature
maghrébine, dont il est un des rares spécialistes.
Son recueil
le plus récent, L'Horizon incendié,
est caractéristique du stvle sobre et dépouillé
de cet auteur dont l'exil est comme une seconde patrie, faite
d'une topographie imaginaire, d'un temps hors du temps, d'un climat
sans saisons. Mers, fleuves, déserts, horizons ouverts,
espaces sans fin où s'effacent les traces, c'est l'univers
que Tahar Békri matérialise poème après
poème, un recueil après l'autre, sondant des émotions
sourdes, descellant une parole muette happée par le repli,
interrogeant l'oubli où survivent des lambeaux de mémoire
vive, pendant que "sable après sable s'enlise le port".Les
images dépouillées, épurées, comme
érodées, ramassées en un seul vers, s'ajoutent
aux images, ouvrant des poèmes que l'auteur déroule
comme Hélène l'impossible chemin de l'exil ; ni
porte étroite, ni voie royale, mais fil contondant aux
pieds du funambule ou fragiles chemins de traverses sur des précipices
cachés. La douceur, l'infinie douceur du chant souterrain,
sourdant des douleurs enfouies, de l'impalpablebeauté des
formes échappées des paysages entrevus, traversés
comme un rêve, telle est la poésie de Tahar Békri.
Le chant soutenu, vaille que vaille, d'une vie intérieure
dérobée à l'oubli :"Et
toujours lui revenaient / Les appels de la mer / Vagues rebelles
/ Écumes brumeuses / C`est quoi un pays ? / Demandait?il
à l'horizon incendié / Le sable sous le vent perdait
courage
Hédi
Dhoutar
La
Presse, 21/02/2003 (Tunis) :
Les
figures de jonction dans L’horizon incendié,
de Tahar Bekri
I.
Entre deux mondes… un poète
par Jalel El-GHARBI
Et voici
que l’œuvre de Tahar Bekri, d’habitude si discrète
quant au vécu du poète, laisse entrevoir dans ce
nouveau recueil sa veine autobiographique évoquant çà
et là des bribes d’une vie. Ce sont les souvenirs
du lycéen à Sfax jusqu’à 1970. Ces
vergers le long des chemins
Habillés de lumière Les tuiles mêlées
aux terrasses
Confondaient plage et poudrière Il se revoyait sur son
vélo rouge
Vénérées les heures tisseuses de vers Parmi
les vieilles murailles sa tournée
Ravivé il atterrissait aux tréfonds des secrets
(p.57). Plus loin, l’évocation est introduite par
le même démonstratif, comme pour donner à
voir l’objet du souvenir :
Ces ficus
qu’il ne savait nommer
Dans la cour du lycée
Les souvenirs alourdis et titubants
Les amis rajeunis surprenaient
Sa silencieuse venue (p.59). L’homme
nourrit sa poésie y apportant une cargaison de souvenirs
entreposés pêle-mêle car il s’agit de
souvenirs vécus plutôt sous le mode de la réminiscence
discontinue.
Réminiscences
parcellaires plutôt que prétention à restituer
le souvenir dans son intégralité. Il y a chez Tahar
Bekri comme un refus de l’épanchement. Je cherche
à le dire autrement : sous la plume de Tahar Bekri, la
lyrique absence a comme corollaire une absence de lyrique. J’appelle
cela la décence de celui qui est ailleurs. Mais le souvenir
surgit comme à l’insu du poète. Il y a peut-être
un stade de la vie où on se surprend à se souvenir
et où l’on hésite dans le chiasme que forment
mémoire et oubli :
Mémoire
contre l’oubli
Oubli contre mémoire (p.35). L’adjuvant
du souvenir, c’est la marche : c’est elle qui le suscite.
La marche peut être déclinée en cheminement,
en quête. Voici un des motifs les plus persistants dans
ce nouveau recueil de Tahar Bekri : le poète marche dans
la ville (Paris, le plus souvent) et une résurgence advient
au gré du hasard, dans le décousu de la mémoire
comme dans celle qu’évoque le poème inaugural
:
Il invitait
la mer
Dans les bras de la ville sourde
Marcheur inconsolable
Et disait à l’asphalte
L’astrolabe
A égaré mes voiles
Mes rivages Dans les chaînes
perfides le gouvernail (p.9).
C’est
le comparable qui déclenche le souvenir. Les choses parlent
dès lors qu’il y a similitude, comparaison, métaphore.
L’éloquence est tributaire de la métaphore.
Le souvenir dépend du «comme». Je me souviens
parce que «ça me dit quelque chose», dit la
langue vernaculaire :Et les pas Privés
de rames Brûlé par le souvenir Il arborait des palmeraies
absentes La voix tremblée et la savate lente Confondu par
les vignesvierges Le long des murs blafards S’avivaient
en bataille ses silences (p.10).
Une chose,
en l’occurrence la vigne vierge de l’éloignement,
appelle son autre, son comparant : les palmiers. C’est donc
la semblance autant que la dissemblance des choses qui suscite
le souvenir. Ce qui est visible est comme ce qui est lointain,
invisible. La métaphore convoque l’absence, en fait
ressentir la douloureuse rémanence. Autre exemple : c’est
à la faveur de la similitude entre les cimetières
du monde que lepoète revit ces matins où on lit
des versets coraniques sur les tombes:
Il suppliait
les glaciers
Dans le crépuscule des pôles
Mêlées à ses fontes les sourates
Si près des cimetières
Les aiguilles sans miséricorde (p.35).Incursions
en pays natal
Ailleurs,
le souvenir est déclenché par l’eau qui chemine.
Car les éléments cheminent eux aussi, vont à
leur perte et disent ce mouvement qui nous porte à la nôtre.
Le fleuve donnant une vue héraclitéenne, allégorise
moins la destinée que la source. Un fleuve laisse entendre
sa source. L’eau ne charrie pas les stigmates comme nous
l’apprend l’île de «Gorée inconsolée»
(p.30).Ce sont de la sorte deux géographies
qui voisinent, qui se superposent dans une stratification des
choses qui fait que le vécu, celui du souvenir, est présent,
élément du réel comme l’illustre ce
poème évoquant les jardins du Luxembourg. Relisons
ce poème où l’oasis fait uneincursion dans
les allées du Luxembourg :
Au jardin
du Luxembourg
Il revoyait ton ombre
Les grenadiers dans les caissesLes
palmiers les racines en l’air (p.60).
La figure
de l’arbre déraciné peut être lue comme
hypallage : ce n’est pas de l’arbre qu’il s’agit
mais de celui qui le voit. Le poète est l’arbre.On
aura remarqué l’absence de motifs folkloriques dans
l’œuvre de Tahar Bekri. La nostalgie ne verse à
aucun moment dans le folklore quinuit tant à la poésie
et à la culture tunisiennes les transformant quasiment
en dépendances de l’Office de l’artisanat.
Ces incursions
du pays natal ne se limitent pas à la flore; elles s’étendent
à la faune et surtout au lexique. Il y a des mots arabes
tapis derrière ces mots français : il s’agit
de ces mots empruntés à l’arabe algarades
(p.44), sourates (p.35), carmin (p.49), luth (p.56), sourate (p.35).
Ce sont des mots chargés de mémoire. Des mots qui
ont voyagés, apportant au lexique du français l’apport
de leurs connotations étymologiques. Une langue en cache
une autre. Un monde en cache un autre.La
parabole de l’olivier
Il y a deux
mondes dans le monde de Bekri. Mieux encore, son monde se situe
dans le neutre du ni... ni. Il est à l’image de l’olivier
coranique qui n’est ni oriental ni occidental. On pourrait
trouver dans la biographie de l’auteur de quoi expliquer
cette prédilection pour le neutre (ni... ni): le poète
est natif de Gabès, oasis maritime, ville prise entre les
néants marin et désertique. Ni terre ni mer ou et
terre et mer. Gabès est une ville qui, à l’instar
d’Utique, pourrait faire de la tortue son emblème.
Un jour, Bekri m’a rappelé la souffrance jusqu’aux
larmes de la tortue quand elle pond ses œufs dans le sable
pour rejoindre très vite la mer laissant ses petits derrière.
Et Bekri d’ajouter : « La douleur du poète
est similaire... Et certainement la souffrance humaine d’une
manière générale ». L’horizon
incendié évoque cette tortue :Pourquoi
abandonne-t-elle au large Ses larmes la tortue (p.11).
Ville amphibie.
Ou encore, cet autre emblème possible pour Gabès
: un oiseau marin comme ceux qui hantent le recueil : mouettes
(p.31), cormorans (p.33) ou ces ‘‘mille goélands’’
(p.66). Mais l’on cherchera plutôt l’explication
de cette propension au ‘‘ni...ni’’ dans
le texte coranique : Bekri se souvient de ce verset coranique
évoquant ‘‘un olivier ni oriental ni occidental’’
qui est, sans doute, un olivier céleste et oriental et
occidental. La poésie de Bekri, poète parfaitement
bilingue, peut se dire et orientale et occidentale. Et en cela,
son mot favori est la conjonction de coordination ‘‘et’’
qui ajointe, fait vivre dans l’interstice de deux mondes
appelés inexorablement à se réconcilier.
Et il y a, chez Tahar Bekri, comme une crainte de l’oubli
que les deux mondes ne s’ignorent, ne s’oublient;
comme une crainte qu’ils ne se souviennent de leurs vieilles
querelles. Il y a un ‘‘non-lieu’’ à
atteindre pour que Orient et Occident fraternisent. Ce non-lieu
trouve son illustration dans ces vers :Ici
là-bas Ailleurs encore Il arpentait le désert.
L’absence
de ponctuation met en contiguïté deux espaces ‘‘ici’’
et ‘‘là-bas’’, les enrôlant
dans une tierce réalité qui n’est ni ici ni
là-bas ou, mieux encore, et ici et là-bas. Un lieu
qui n’est pas un ailleurs car l’ailleurs est sauvegardé
comme tel. Il s’agit d’un lieu habitable fait d’une
manière d’ubiquité permettant d’être
ici et là-bas. Une ubiquité qui est peut-être
un autre nom de l’être autre part.
II.
Espérance irréductible, obscurité rampante
C'est peut-être
un des sens qu'il convient de donner au thème de la marche,
du cheminement chez Bekri. Il s'agit d'aller vers cette zone où
Orient et Occident finissent par s'entendre. Mieux encore, le
monde de Bekri tend à annihiler cette division du monde
en deux : il y a des contrées qui échappent à
cette division : l'Afrique (Sénégal et Mali). Dans
ce recueil, Bekri mêle les espaces et les pays, brouillant
ses propres pistes comme pour dire ce besoin de fraternité
- que nous lui connaissons - dans un monde que les incendies menacent
de toutes parts. Dans la cécité ambiante, le devoir
du poète est de marcher vers l'horizon... non pas tant
pour servir de jonction que pour faire fusionner le monde dans
l'un (ou le tout) du poème. Suggérer par les mots
Reprenons la même question : qu'est-ce qui fait marcher
le poète - où l'expression est à lire littéralement
et dans tous les sens - ? Le désir de marcher, la marche
du désir et le désir. Celui qui est intransitif,
comme chez Rilke. Celui qui court à sa perte. Et il y a
chez Tahar Bekri une conscience tragique du passage du temps.
Conscience d'autant plus poignante qu'elle est à peine
perceptible. Ardeur des choses tues. L'homme nourrit sa poésie,
ai-je dit. Et il le fait dans la délicatesse de ceux qui
savent être discrets. La poésie de Tahar Bekri redoute
les envolées lyriques. L'aveu autobiographique n'y tiendrait
pas. Elle oscille entre la retenue d'un moi se refusant aux coulées
lyriques et le besoin impérieux de se dire. Comment dire
sans la pronominalité inhérente à tout dit
? La réponse du poète semble être de préférer
la connotation à la dénotation. i.e. il s'agit de
confier aux mots la tâche de suggérer. Ainsi, le
mot signifie autre chose que ce qu'il signifie. Il vient au poème
surdéterminé par ses connotations, par son étymologie.
Les mots ont un vécu. L'astrolabe n'est pas que l'astrolabe.
Il est d'abord son étymologie. Dit autrement, l'astrolabe
est moins qu'un astrolabe. Il n'est que son étymologie.+
ou-, je ne sais. L'influence coranique - ce fait rhétorique
se retrouve également dans la Bible - a comme manifestation
rhétorique le recours à l'hyperbate qui fait que
sur les soixante poèmes qui constituent le recueil dix,
s'ouvrent sur la conjonction ''et''. Mettre la conjonction ''et''
en tête de phrase signifie que le poème même
est ajout, désir de jonction avec un dit antérieur.
Une parole, toute parole, n'est jamais première. L'hyperbate
insinue que toute prise de parole s'inscrit dans le continuum
d'une parole commune, dans la nostalgie à l'égard
de textes antérieurs. Dans le Coran, la conjonction ''et''
s'explique par le désir du texte d'être un lien avec
sa version complète, matricielle détenue par Dieu
et dont le Coran n'est la révélation qu'en partie.
Les mots disent toujours autre chose. Ils disent l'autre. Prenons
la pluie : la pluie est un objet de désir, d'invocation.
Avant d'être objet, elle est objet du texte qui l'implore
: Toutes ces femmes indolentes Dans l'allante lumière Nous
réappropriaient l'arc-en-ciel Bercé par nos prières
De nos saisons sèches Renaissaient les pâturages
Nous ne savions comment Nous nous déhanchions emportés
dans les airs. (p. 22) Très souvent, dans le poème,
la chose appelle son antonyme pour s'associer à lui. Tout
se passe comme si la jonction syntaxique palliait la disparité
des choses. Soit le cheval ailé qu'évoque ce poème
: Il disait à la nuit hâte-toi Pour ôter au
cheval ailé ses œillères L'âge lui empâte
les traits (p.42). Elision. Liaison On serait tenté d'y
voir une figure de l'inspiration poétique qu'incarne Pégase
faisant jaillir la source d'Hippocrène ou un souvenir du
Bourraq, cheval du prophète Mohamed, ou encore un cheval
des féeries des Mille et une nuits. Il conviendrait
de voir plutôt dans ce cheval ailé la jonction de
deux éléments: terre et ciel. ''Le cheval ailé''
est figure de symbiose, figure de jonction. Le dialecte tunisien
dirait ''cheval et ailé''. Rien ne se passe de jonction
ni de son corollaire syntaxique ; la conjonction ''et''. Chez
Tahar Bekri, tout élément appelle son ''autre''
n'est que par son ''autre''. La nuit hèle le jour, le soleil
la terre ; la mer le feu. Tout est désir de l'autre. Nous
sommes dans un univers : Où la nuit s'alanguit du jour
(p.44).Ainsi donc, la séparation du déracinement
se trouve transcendée en rapprochement, transmuée
en jonction, sublimée en fusion. Ainsi donc, dans l'espace
du poème, l'élision se fait synonyme de liaison.
Mais l'univers qu'évoque Tahar Bekri est moins euphorique
qu'il n'y paraît. Les laideurs du monde étant ce
qu'elles sont, elles ne sont pas à ressasser en poèmes.
Ici encore, la connotation suffit. On comprendra le titre comme
allusion à l'actualité, comme référence
à ces cieux embrasés : New York, Jénine,
Jalalabad, Bagdad ou des incendies à venir : Bagdad. Les
laideurs du monde sont signifiées par nos détritus
: "Les villes perdaient leurs visages Cernées par
les dépotoirs" (p.36). Le poème est sans doute
une évocation réaliste, mais l'évocation
revêt ici une tout autre signification : les laideurs du
monde sont à lire aussi en écho à cela qui
ne peut laisser indifférent. Ce sont des figures de la
déchéance généralisée. Le registre
de la laideur dit ces villes qui consomment, consument, rongent
la mémoire et le corps qui se souvient. Les détritus,
c'est aussi ce qui fait vivre une humanité démunie.
L'ordure allégorise les travers de l'humanité, celle
qui consomme, jusqu'à ne plus être qu'un tube digestif
et qui laisse mourir de faim des enfants. Elle signifie notre
propension à produire de la laideur - dans toutes les acceptions
du mot, notre inaptitude à ne pas en produire. Et l'art
? - une conscience tragique qui laisse entrevoir une destinée
tragique : Dans le cercle du vide L'illusion marâtre souveraine
Révélé à ses dépens Au crépuscule
Le squelette gourmand qui attend (p.17). Dès lors où
demeurer, où habiter dans l'inhabitabilité croissante
de la terre ? Et où (se) poser cette question ? - un poème
de Bekri y répond ; peut être lu comme réponse
: C'est quoi un pays ? Demandait-il à l'horizon incendié
(p. 27). La question est à poser en poème, comme
ici. Elle est surtout à poser à la poésie
désignée ici par le titre du recueil. Nous le savions
depuis ce mot de Hölderlin tant de fois repris : "c'est
poétiquement que l'homme habite la terre". La leçon
de l'Horizon incendié est que toute question
relative à notre habitat est à poser poétiquement.
A Radio-France qui lui avait demandé une dédicace
pour l'ouvrage (présentation du texte par l'auteur même),
Bekri répondit avec ce texte que nous citons intégralement:
"Depuis Sophocle, peut-être, la cécité
est menaçante et la permanence de la tragédie humaine
traverse la littérature et ses questions fondamentales:
la vie, l'amour, la mort. Dans ce livre de poésie écrit
à la troisième personne à la limite du récit,
j'essaie de traduire ces émotions et ces sentiments conflictuels
et antagoniques qui habitent mon être partagé entre
l'espérance irréductible et l'obscurité rampante
: violence, guerre, exil, errance, montée des périls
qui guettent notre modernité. Pour déjouer la laideur
qui pèse sur notre monde, et comme le dit Lao Tseu : ''mieux
vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres'',
je mêle les pays et les paysages (Mali, Belgique, Sénégal,
France, Tunisie, etc.), les temps réels et imaginaires,
les horizons et le large comme liens fraternels et nécessaires
à la beauté du monde. De l'horizon incendié,
brûlé comme un soleil qui se couche, peut naître,
paradoxalement, une lumière intérieure et salutaire.
Celle-là qui me donne la conviction que la parole poétique
dans sa quête de l'absolu et des vérités profondes
de l'humain, doit être sobre et essentielle, sans fioritures
de style ni gratuité du langage".J.E.G
Lundi
17 Mars 2003
Littérature
«L’horizon
incendié» — de Tahar Bekri
Sangler les continents
séparés Par Hédi
KHELIL
Poésie
d’un globe-trotter! Poète errant à travers
le monde, la poésie de Bekri se caractérise par
la multiplicité des lieux. Mais, l’errance, une fois
hissée au niveau de la conscience poétique, est
promue en quête. Aussi, son errance est-elle une quête.
Celle d’une identité, cel
le d’une langue, fatalement vouées à l’instabilité
et au changement. Sagesse de ceux qui quêtent en changeant
de lieux, car ce poète ne sait «quelle sagesse pour
ceux qui restent immobiles ?». Tahar Bekri «[...]
aimait les hirondelles par dessus la mer et ne savait pourquoi»
(premier vers du premier poème, Imri’ al-Kaïs,
dont il chante le choix-douloureux-dans Le chant du
roi errant (L’Harmattan, 1985), il se sent
partout chez lui dans sa transhumance. Ce poète transhumain,
passant à travers les frontières comme l’homme
invisible à travers les murs ne se sent nulle part étranger.
«Errance» devrait être glosée en «mouvance»,
car seul un incapable se sentirait étranger en un autre
pays. Les frontières doivent être des passerelles
et non pas des murailles. Les racines ne doivent pas non plus
être des attaches contraignantes (cf. T.Bekri, Les
chapelets d’attache. L’Harmattan,
1994) mais plutôt des promesses de fleurs, comme dit Tahar
Bekri: «Les racines, c’est bien, l’essentiel
ce sont les fleurs». On est loin du poète de janvier
1978 qui écrivait avec ses larmes son Carnet
de départ du pays natal, souffrant de l’éloignement.
La poésie brûle les horizons et élargit les
frontières. L’Horizon incendié
de Tahar Bekri dit à sa manière la terre des hommes.
La présence
insistante du « signe visuel» se concrétise
dans l’hypotypose, expression par l’image comme une
peinture vivante. La parole de Bekri est une allégorie
filée. Un grand signe, un monde en images où les
séquences appellent les séquences. Les images se
fondent, les mots deviennent spectacle et se donnent en spectacle.
Objectif du poète, peindre l’insolite en le concrétisant.
Rapprocher les images éloignées, les faire vivre,
sentir, partager.
Fleurs
et racines
Pourtant,
l’insolite est passible d’exclusion ! La transgression,
comme acte d’insoumission au modèle dominant, appelle
la sanction : la marginalisation. Ce n’est pas par hasard
que «étrange» et «étranger»
soient tirés du même radical. La langue de Tahar
Bekri (puisqu’il est parfait bilingue et écrit en
arabe aussi bien qu’en français) lui a enseigné
que c’est le même mot qui sert à dire ces deux
nuances en arabe : «gharîb» signifie à
la fois étrange et étranger. Or, le coran a été
le « gharîb » par excellence. Sa sanction a
été l’hégire et ses formes d’expression
sont restées à nos jours orphelines et sans filiation.
C’est en changeant de frontière que ses racines ont
fleuri. Car, c’est en traversant la terre qu’on voit
la lumière du jour. Et, il n’y a pas de sagesse à
rester immobile.
Plus qu’aucun
autre recueil de Bekri, L’horizon incendié
définit la poésie comme acte de liberté,
«un affranchissement de l’esprit de ses innombrables
interdits, une transgression du conformisme ambiant, une résistance
contre la laideur qui menace» (2) : «Plus que jamais
l’acte poétique est un acte libre et qui refuse le
cloisonnement et l’enfermement».
L’invitation
de la mer
Plus que
de circularité, il s’agit chez Tahar Bekri de spirale
qui remonte «le cours du fleuve sec» comme le laboureur
(cf. son recueil, Le laboureur
du soleil, L’Harmattan, 1991) revient non
pas sur le sillon, mais en le remontant à contre-courant,
comme un saumon. Parce qu’en lisant à l’envers
(comme l’écriture arabe se lit de droite à
gauche et non pas de gauche à droite) les choses rentrent
dans l’ordre comme dans un palindrome. «L’invitation
de la mer» est à reconsidérer sous la plume
de Tahar Bekri. Ce n’est plus la mer qui invite, qui appelle
:
Et toujours
lui revenaient
Les appels de la mer (p.27)
T. Bekri
tire profit de cette ambiguïté (ici triple sens) pour
déconstruire puis reconstruire cette devise, dans son incipit
:
«Il
invitait la mer».
Les appels
de la mer! Tragique dispersion des sens, dont l’aboutissement
demeure le même. C’est la mer qui appelle à
sa perte le faux marin comme les sirènes. C’est lui
qui appelle la mer car on achève bien les chevaux. Ou ce
sont des appels de détresse qui proviennent de la mer.
La paronymie entre l’asphalte et l’astrolabe :
Et disait
à l’asphalte
L’astrolabe
A égaré mes voiles
Mes rivages (p.9)
achève
de tresser les passerelles de la dérive des frontières,de
l’appel à l’émigration. Partir à
l’assaut des «turpides murailles», des «murs
blafards», incendier ces frontières, comme on «brûle»
aujourd’hui, privés de rames (p.10), «emporté
comme étoile filante», n’ayant pour tout bagage
que «des palmeraies absentes» est en un mot «un
rêve errant». Rêve qui alimente le mythe. Mais
ce mythe n’a pas la clémence rassurante des palmeraies.
Ce n’est point l’éternel retour. Mais l’éternel
départ. On ne peut impunément inviter la mer ni
répondre à son invitation. Entreprise suicidaire
que de défier l’infini, l’inconnu, la mer,
la frontière, sans voile, sans rame et sans astrolabe.
C’est le non-retour assuré, qui avive la «danse
des vautours» :
«Leurs
sels dîme pour le non-retour» (p. 12)
«[…]
au gré de ce qui ne pourra revenir» (p.16)
«Sable
après sable s’enlise le port» (p.23).
L’horizon
appelle la mer, l’eau fuyante défie les «déserteurs
en quête de lumière» vers la course du mirage,
«attelé aux exils sauvages».
Qu’est-ce
qu’un pays?
Question
lancinante, mais question unique comme l’unique cordeau
des trompettes marines d’Apollinaire, comme le sens unique
du départ sans retour :
C’est
quoi un pays ? (p.27)
Question
sans réponse quand on la pose à la nuit brûlée,
à «l’horizon incendié». Le poète
s’y risque autrement : «combien faut-il à l’orage
de foudroyés», mais sans point d’interrogation.
Car le pollen
peut voyager, traverser mers et océans, prendre racine,
germer, donner des fruits et des fleurs, sans payer la dîme
que payent «ces enfants errants». La clameur des cormorans
au passage chante les «pays sans terre». Les «appels
de la mer» de ces naufragés des traversées
immobiles, crient qu’il y a des terres sans pays ! Absurdes
! ? Peut-être mais pas plus que :
«Les
palmiers les racines en l’air
Les étés suspendus à ses paupières»
(p.60)
C’est
l’arche de Noé, à l’envers. Le cœur
comme rameau d’olivier devient roc en plein vent.
L’eau
n’a plus où se réfugier, s’engloutit
dans le «squelette gourmand qui attend» et disperse
les cendres du rêveur dans l’océan. L’horizon
incendié nous apprend que mourir est un pays.
H. K.
———————
1). Tahar Bekri, L’horizon
incendié. Editions Al Manar, collection «Poésie
du Maghreb», publié avec le concours du Centre national
du Livre. Paris, 2002. 2)
T. Bekri, «Le poème ouvert», La
Presse littéraire, 16 août 1999. Cf.
aussi La Presse littéraire, «Rencontre
avec Tahar Bekri» du 6-11-1988.
Le
Renouveau littéraire, Tunis, 26/02/03
Lu pour vous
L'Horizon incendié
de Tahar Bekri
J'ai gardé
de mes quelques rencontres avec Tahar Bekri un sentiment que je
retrouve aujourd'hui à la lecture de son dernier recueil
de poèmes, L'Horizon incendié.
C'est que la voix du poète et celle du poème reposent
implicitement sur un mot : "prière".
Les soixante fragments de ce recueil parlent à voix basse,
à la limite du murmure, à l'image de l'homme qui
dit sa prière non à une divinité, mais à
ses semblables.
Tahar Bekri est à l'écoute de la "sourde mélancolie"
qu'il rencontre dans les "pays sans terre". Poète
"aux semelles de vent", il va à la rencontre
de l'autre. Le Sénégal, le Mali, la Tunisie, la
France et la Belgique sont pour ainsi dire les étapes d'un
parcours initiatique au cours duquel il se découvre "frère
de tous les brûlis" / Le coeur rompu aux feux de la
mer".
Les épigraphes de Rûmi et de Lao Tseu, qui ouvrent
L'Horizon incendié, affirment
la complicité de la parole et de la lumière dans
cette quête du sens. La poésie est ainsi le seul
viatique pour celui qui se demande s'il peut "s'ébrouer
au-dedans de lui-même".
Tahar Bekri nous révèle une nouvelle mystique qui
prend le parti de la "voix" contre "les silences",
de la "chauve-souris / Contre les turpides murailles",
du "rouge-gorge" contre "les vautours", des
"marabouts solitaires" contre les "satellites",
bref de la sensibilité contre le rigorisme.
Cette mystique ne se recroqueville ni ne se limite aux "plains-chants
et litanies", mais elle "sonne l'hallali" des ténèbres
et requalifie "le chant minéral" en vue d'un
imminent lever du soleil.
Aymen Hacen
L'Arbre à
Paroles n° 119, 1er trim. 2003
Maison de la poésie d'Amay
TAHAR BEKRI
L'HORIZON INCENDIÉ
AL MANAR
Les amateurs
commencent à apprécier le catalogue de l'excellente
maison d'édition dirigée par l'éditeur Alain
Gorius, qui donne à lire quelques?uns des meilleurs auteurs
maghrébins d'aujourd'hui, avec une présence marocaine
affiirmée. Ici, c'est un poète fraternel, Tahar
Bekri, né à Gabès (Tunisie) en 1951, qui
se voit proposé dans cette collection sobre mais élégante,
raffinée même, dont les exemplaires de tête
des tirages sont souvent rehaussés d'œuvres dues au
talent de plasticiens et de calligraphes contemporains (ici, Mohammed
Kacimi). Tahar Bekri écrit en français et en arabe.
Il est maître de conférences à l'Université
de Paris X ? Nanterre et a publié jusqu'ici une quinzaine
de livres (poésie, essais, livres d'artistes). On retrouve
dans ce volume marqué par les voyages effectués
par le poète au Sénégal, au Mali, en Belgique,
en France, en Tunisie, l'enchevêtrement des paysages, des
sentiments et des émotions, certes, mais aussi une constante
: des métaphores signalant l'exil, qui n'est pas seulement
nomadisme ou déplacement physique dans le monde, mais aussi
sentiment profond de l'exclusion d'un accord parfait avec la réalité
ultime. Le poème alors tente de dire, puis de capter des
rayons de lumière dans une obscurité que l'on ressent
comme menaçante. On y retrouve aussi une caractéristique
de l'écriture de ce poète tunisien contemporain
: le sens du récit poétique en vers libres est souvent
proche de l'invitation à la prière. Son poème
est une invitation à nous arrêter un moment, au milieu
de nos humaines pérégrinations : nostalgie, colère
et dénonciation, émotion et empathie, réflexion
sont alors comme des variations autour d'un même motif.
Le motif de la grandeur et de la fragilité humaines. Cet
Horizon incendié est celui du désert, qui peut être
partout, et pas seulement en rétérence à
un lieu géographiquement ou culturellement connoté.
On sera frappé par le sens de la symbolisation, qui fait
que Bekri est aussi un conteur, un suscitateur de mondes à
partir d'un enchaînement de nominations botaniques, géographiques,
animales, émotionelles :
Parfois
Il implorait le fleuve
Les arrimeurs debout
Comme des raphias
Dans le vent grondeur
Les bateleurs volaient
A l'eau fuyante la course du mirage
Attelé
aux exils sauvages l'horizon.
On perçoit
bien comment, dans cette écriture souvent nominale, où
l'action est indiquée parfois par des contractions et des
rapprochements de métaphores qui fixent en contrepoint
aux groupes verbaux l'action décrite dans sa nouaison la
plus essentielle, se joue un double mouvement : celui du passage
et celui de l'arrêt. L'eau et le vent sont ici tout autant
convoqués que les irnages disant le feu, la clarté,
la lumière ou bien leur antithèse, la noirceur,
la calcination, la brûlure, afin de montrer encore ce double
mouvement de navette entre le permanent et l'éphémère,
entre l'ombre et la plénitude, et qui indique la déchirure
ainsi qu'une possible ré?union :
Mémoire
contre oubli
Oubli contre mémoire
Il suppliait les glaciers
Dans le crépuscule des pôles
Mêlées à ses fontes les sourates
Si près des cimetières
Les aiguilles sans miséricorde
Ponctuaient
ses défiantes omissions.
Et c'est
de la condition humaine encore que parle ce poète chaque
fois qu'il questionne le monde et scrute au plus profond de lui-même
l'état des lieux : il demeure concret et ne touche à
la métaphysique que par l'apprentissage des situations,
non par un effort de spéculation :
Imprudentes
les étincelles
Ensemençaient ses arides steppes
En dépit des étés transhumants
Parfois les éclaircies |nébuleuses
Appelaient ses frivoles abandons
Il réapparaissait frère des brûlis
Le cœur rompu aux feux de la mer Dispersées
ses cendres dans l'univers.
Et c'est
bien là un des attributs majeurs du poète et ce
en quoi il touche son autre, son frère.
Éric
Brogniet
La
Presse, Tunis, 14/04/2003
L'horizon
incendié - de Tahar Bekri
Les
villes ont-elles perdu leurs visages ?
Le poème, seul, par son jeu, sa gratuité, est capable
d'appréhender le monde. Il élimine autant qu'il
choisit.
Il ne fuit
pas le réel, il le qualifie. Il accompagne le jaillissement
de la vie, il rend signifiant son éclair.
Le poète
ne parle pas dans le vide. " ll est l'avocat perpétuel
de la créature vivante, parce qu'elle est vivante ",
précise Albert Camus. Dans la poésie de Tahar Bekri,
outre le refus, il y a un enfantement constant. Pour recréer
un espace ouvert et un temps permanent, le poète exalte
la matière, bâtit une ville dans une ville par un
arrangement nouveau.
Sait-on quand
commence le poème, pourquoi il rejoint l'oubli ? Il n'y
a pas de formule, de précepte dans cette poésie
habitée par l'interrogation, plutôt un face?à?face,
un peu-à-peu, un côte-à-côte, disons
un lent travail du mot et de la phrase. Peut-être touchons?nous
ici l'esprit des vers de Bekri.
Cherche-t-il
la réconciliation des contraires ? Le poème est
souvent dans cette conjonction de l'ombre et de la lumière,
dans ce rapprochement difficile. La conquête annonce?t?elle
la défaite? Tout passe. Rien n'est définitif. De
fleuve en fleuve (p.19), Sable après sable (p. 23), Les
appels et les rappels (p. 27) traversent les pages et signent
leur liberté. Quoi d'étonnant à ce que l'horizon
"se trouve" incendié ? Chaque adjectif rend plus
vrai le mouvement, rythme le poème tout en l'ancrant dans
un cheminement incertain. Le marcheur est "inconsolable",
la voix "tremblée", la savate "lente",
la ville "sourde", l'étoile "filante"
promènent avec elles leurs intériorités,
splendides ou inquiètes. L'adjectif au détour de
n'importe quelle copule donne à voir l'insaisissable, poursuit
l'irréductible. Son absence signifie : "C'est quoi
un pays" (27), se dit le poète. Sa présence
est rarement "menteuse". Tahar Bekri ne se sépare
pas de la vie. Sa poésie n'embellit pas le réel,
mais le " trahit ". "Nous revoilà / Dans
les pièges de la victoire / les tambours ravivant nos morts
/ l'écho en guise de dédicace / Pour l'amnésie
qui se défend / les jetées flottantes si insidieuses"
(p.23). Les fragments donnent l'impression que, par la magie de
l'enchevêtrement, la parole continue à vivre. L'entrelacs
du palpable et du féerique ouvre la voie de l'arc-en-ciel.
Le vers en retrait passe de nouveau, soixante fois. Suivons-le
dans ses affirmations successives : " le squelette gourmand
qui attend " (p.17) ; réel ou sur-réel ? "Te
revoir dans l'insomnie si décidée" (p. 27);
rêve ou hallucination ? ."Ils rencontrent les paroles
gelées" (p.38), langue ou langage ? "Le trottoir
comme un butin de guerre" (p.50), lutte ou trahison ? Pour
comprendre le monde, il faut parfois aller jusqu'au bout de l'énoncé
: un sujet, un verbe et un complément. Les phrases sont
trop pleines de doutes, de rumeurs, de murmures. On aurait tort
de croire que le poète cherche la station définitive,
la porte fermée. Le but est envisagé comme un trajet,
un transit. Le lecteur prend un fragment (prend la route du poème)
; il y entre (est-ce facile ?), en sort bouleversé plus
que séduit, transformé plus qu'informé :
cette tâche, il est vrai, n'a pas de fin. Combien de fois
lit-on un poème ? .Et jamais / Ne s'achèvent les
défaites / Les guerres naissaient des guerres / Les rois
tombaient de leurs trônes / Mendiants de leurs orgueils
déchus / Tant d'archers aguerris / Inutiles pour des troupes
déployées (p.63). Disons que l'intelligence dans
les guerres perd parfois en lucidité ce qu'elle gagne en
horreur. " Quelle tristesse de voir des grandes nations mendier
un supplément d'avenir ", affirme le philosophe de
l'amertume (Cioran).
Habib SALHA
Tahar Bekri, L'Horizon incendié,
Al Manar, 2002, 68 pages.
L'Essentiel,
Rabat, juin 2003
L'Horizon incendié
de Tahar Bekri
Poète et écrivain
tunisien né en 1951, Tahar Bekri écrit en français
et en arabe. Il est considéré par la critique internationale
comme une des voix contemporaines les plus importantes du Maghreb.
Sa poésie est traduite dans plusieurs langues. Il est maître
de conférences à l'Université de Paris X
- Nanterre. Son dernier recueil est intitulé L'Horizon
incendié (Editions Al Manar, Paris).
Poète du Sud, mais également
d'autres lieux du monde et de l'Universel, Tahar Bekri est un
écrivain qui a vécu et su exprimer l'inconnu en
lui et hors de lui, à partir d'un vis-à-vis poétique
et existentiel concret et épineux avec l'expérience,
la sienne, celle de l'exil dans ses rapports avec ses nombreux
corollaires, telles l'errance et la nostalgie.
Pour. ce barde, "l'exil, l'errance, l'absence de pays reviennent
souvent. Aujourd'hui, l'exil, l'éloignement doivent aussi
être chargés de nouvelles connotations, car on peut
les transformer en quelque chose de positif, sauf si l'exil est
condamnation." (1986)
Or, dans le cas précis de
Tahar Bekri, l'exil n'est pas une condamnation. Il est l'horizon
de la création que tous ses livres célèbrent.
En témoigne L'Horizon incendié.
Ecrits entre le Sénégal, le Mali, la Belgique, la
France, la Tunisie, les poèmes qui composent ce recueil
surgissent des tréfonds des mots qui, tous, disent la rencontre
fraternelle des souffles de l'Afrique, de l'Europe, des Amériques
et de bien d'autres lieux célestiels du possible.
On le sait très bien, quand T. Bekri voyage,
c'est toute la mémoire littéraire qui se met en
mouvement. Sagittale, telle une vague océane, cette mémoire
creuse et fouille en même temps qu'elle accomplit sa descente
dans les abysses d'une conscience infatigablement puisatière.
Infatigable, cette mémoire, toujours elle,
lutte contre tout ce qui est figé. Pour elle, en tout cas
lorsqu'une ouïe comme celle T. Bekri, ce poète des
oasis de nulle part, des oasis dont les rares mais fugitives brumes
qui en couvrent les matins et les palmes suffoquent rien qu'à
l'idée ou à la folie de ne plus voir le firmament
lacté, - pour elle (la mémoire), donc le poème
n'existe pas uniquement depuis les aurores qui lui ont donné
naissance ; mais encore il est un puisatier rêveur : "Fallait-il
/ Au lutteur exsangue / Tant de fierté pour être
battu" (H. I., p. 17)
Comme les recueils bekriens. qui l'ont précédé,
L'Horizon incendié est traversé par
l'éloge des contrées célébrées
que leur homérique poète rencontre au fur et à
mesure qu'il s'enracine dans l'exil et l'errance. Qu'elles soient
choses, éléments, entités botaniques ou espaces,
ou saisies dans leur étrangeté et leur familiarité,
ces contrées exigent toutes, chacune dans son régime
propre, un regard vrai qui les restitue derechef. Ce regard ou
ce ton qui est de T. Bekri, et grâce auquel celui-ci dit
les pays et les choses et en dit l'être et la persévérance,
est générateur d'une poétique vigoureuse
de l'exil, des errances constitutives et d'une nostalgie inquiète,
tout ensemble : "De fleuve / En fleuve / ll dérobait
à la nuit ses feux/ Les moires menaçantes / Les
pirogues à vau-l'eau / Les rives.jamais atteintes / Dans
la distance se perdaient ses cris / Etouffés comme des
sanglots" (H. I., p. 19)
Ce voleur d'infini (H. I.,
p 19) et de l'opacité ardente voleuse à son tour,
de la proximité.des mythes ou des énergies, des
forces.de la matière ou, en tout cas, des maux de la fleur
("Les acacias miraculés / Refuges pour la nuit frondeuse
/ Ne peuvent cacher le sang fielleux", in H.
I. p. 21), ce ,marabout découronné
qui veille.sur la dense clameur muette du fleuve Niger (H.
I., p.p. 13-15), ce tanneur des souvenirs sinon
des sources des sons qui caressent les tam-tams et les corps ébène
effleurant la lune-, bref, T. Bekri, ce guide des métaphores
a cessé d'être la proie de l'exil et d'être
seul dans l'exercice nostalgique de ce que l'exil n'est plus après
la poésie de l'exil.
Dans L'Horizon incendié,
mais également dans les autres recueils poétiques
de T. Bekri, tout autour du poète reflète le décentrement
et le déracinement : "Palmeraies absentes / murs blafards
/ rêve errant / étoile filante / caravanes chancelantes
/ arbres aux branches nues / marabouts solitaires / cités
empaillées / vent effaré / chants égarés...".
A vrai dire, c'est "Dans la distance [que] se perdraient
ses cris / Etouffés comme des sanglots" (H.
I., p. 19).
Si chez T. Bekri, la mise en poésie de l'exil
et de l'errance devient une nouvelle manière de penser,
de percevoir et de sentir, la création ou le vécu
concret du poète ne va pas sans l'appel nostalgique lancé
en direction de sa Tunisie natale, mais également en direction
du monde : "Comment supplier le vent effaré / Pour
retenir ton souvenir demeure et raison" (H. I.,
p. 16), "Au loin apparaissait ton ombre / Comme sourde mélancolie",
(H. I., p. 24).
La halte, l'égarement et parfois la lassitude extrême
du poète lui permettent: paradoxalement de se ressaisir,
d'espérer, bref, d'écrire et de méditer :
"C'est quoi un pays ? / Demandait-il à l'horizon incendié
/ Le sable sous le vent perdait courage / Te revoir dans l'insomnie
si décidée" (H. I.,
p. 27).
Ce n'est donc pas sans raison qu'on rencontre chez
Bekri l'image du poète exilé, errant et nostalgique
du pays natal. La valorisation poétique de l'exil, de l'errance,
du nomadisme, du cosmopolitisme ou de la nostalgie est un des
moyens fondamentaux qui permettent une recherche d'un nouvea u
souffle, d'un nouveau départ, d'un renouvellement de l'acte
d'écrire poétique : "Le cœur rompu aux
feux de la mer / Dispersées ses cendres dans l'univers"
(H. I., p. 68
Ce sont ces années d'exil qui ont permis
au poète tunisien d'aboutir à ce qu'il appelle la
transformation positive de l'exil. Notons aussi que c'est grâce
à ces années d'exil qu'il est parvenu à "exploiter
les dimensions poétiques de ce phénomène
biographique pour appeler à l'ouverture et au croisement
des cultures" (1989).
T. Bekri est objectivement soucieux de faire de
son exil un exil positif et inventif, et ceci en ne cessant d'effectuer
des voyages dans le but de multiplier les occasions de rencontres
et de dialogues. C'est pour cette raison qu'il a pu dire : "Je
peux dire que mes derniers livres ne sont pas très nostalgiques
parce que je vais maintenant vers l'autre. Je découvre
et je continue d'être émerveillé par le monde.
S'il y a donc un aspect positif dans l'exil, c'est bien celui-là
: la découverte de l'autre. [.:.] Mon exil est sous le
signe de la rencontre" (1985).
Reprenant le même parcours que celui qu'il
a recueilli dans son Journal de neige et de feu (1997), T. Bekri
tente, dans L'Horizon incendié,
de voyager dans les mystères des lieux. De nouveau, l'écriture
bekrienne évoque des traversées de temps et d'espaces
réels et imaginaires mais infinies. Elle est, telle cette
caravane de la soif lapidaire que le poète célèbre
dans son recueil Le cœur rompu aux océans (1988),
constamment confrontée à son propre inassouvissement.
L'auteur de L'Horizon incendié,
tel un "Marcheur inconsolable (H. I.,
p 9), un "Déserteur en quête de lumière"
(p. 14), est "Brûlé par le souvenir / ll arborait
des palmeraies absentes / La voix tremblée et la savate
lente / Confondu par les vignes vierges / Le long des murs blafards
/ S'avivaient en bataille ses silences" (p. 10).
La nostalgie du pays natal est maîtrisée,
parce que le poète peut voir sous d'autres cieux, et partout
il se sent chez lui. Il s'agit, chez T. Bekri, de sa disponibilité
concrète à aimer d'autres lieux et d'autres personnes
humaines. Porté par l'ivresse du voyage, et par le désir
d'être ici et en même temps ailleurs, son itinéraire
errant lui ouvre les possibilités de sentir la "Douceur
des palmestsi légères / Parmi tous ces enfants errants"
(H.I., p.32).? "lci là-bas
/ Ailleurs encore / ll arpentait les déserts / Irréductible
égaré / Lumières évanescentes / Jours
oubliés / Dans la tourmente des soirs / Enchaînés
ses lierres aux sables mouvants" (H. I.,
p. 34).
Ce qu'on remarque à la lecture de T. Bekri,
c'est que sa poésie, outre qu'elle est l'expression d'une
résistance authentique contre tous les risques d'érosions
de l'esprit et du corps, est un voyage dans l'infini mystère
des êtres et des choses, un chant illuminé, un éloge
du monde, une chaude et savoureuse sylve qui nourrit l'épopée
des jours, libre vent qui salue le pollen de la vie. Face à
ces paysages sombres de l'exil, la mer (le seuil de l'absence
du pays natal) est l'espace retrouvé, le paysage préféré
du poète ; c'est le souffle du vent libérateur.
Grâce à la mer - élément marin qui
revient souvent sous la plume du poète et qui révèle
une signification extrêmement symbolique -, le poète
part à la redécouverte de nouveaux lieux et espaces
avec comme seul et unique bagage, une parole poétique capable
de transcender toutes les frontières spatio-temporelles
pour s'enrichir des apports universels : "Il invitait la
mer / Dans les bras de la ville sourde / Marcheur inconsolable"
(H. I., p. 9), "Combien de. cris
/ Mer / Te faut?il / Pour pardonner /A nos voix leurs étés
/ A nos hivers leurs printemps" (p. 18), "Et toujours
lui revenaient / Les appels de la mer / Vagues rebelles / Ecumes
brumeuses" (p. 27), "Offertes comme des voiles / Aux
lointaines mers / Ses vaines évasions" (p. 38), "Enrouée
dans la pénombre / Comment te retrouver mer / Par nos fols
oiseaux délaissée" (p. 56), l'avant-dernier
vers fait allusion à cet élément tant chanté
dans presque tous les recueils du poète tunisien : "Le
cœur rompu aux feux de la mer / Dispersées ses cendres
dans l'univers".
La mer pour le poète de Gabès est
un infini où il peut, insouciant, nomadiser. Les chants
poétiques de T. Bekri ont, a-t-on dit, la douceur lisse
des galets polis par les tempêtes et la houle ; des galets
qui ne trouvent de repos sur aucun rivage.
Laïla
PANI
Etudiant-chercheur, Université de Paris IV - Sorbonne
Références
- T. Bekri, "La
langue francaise est mon exil", in "Le Nouvelliste",
Haïti, jeudi 12 novembre 1985.
- T. Bekri, Le
cœur rompu aux océans, L'Harmattan,
Paris, l988. ~ - Tahar
Bekri : la poésie du voyage et de l'étonnement",
propos recueillis par M'Henni, in Le Temps,
no 4424, Tunis, 16 mar 1989.
- T. Bekri, "Je
ne rejette pas le poids de l'Occident - mais je suis vigilant",
Propos recueillis par M'barck Ouled Bey, in "Châab",
Nouakchott, Mauritanie, 11 septembre 1986-
T. Bekri, Journal de neige et de feu
(en arabe), Ed. Lr du temps,Tunis, 1997.
- T. Bekri, L'Horizon
incendié, Ed. Al Manar, Paris, septembre
2002
Le
Temps, Tunis, 18 juin 2003 : L'horizon
incendié de Tahar Bekri
La revanche des vers
La poésie
moderne, c'est bien connu, est une terrible, fuyante, déconcertante
bille de mercure qui glisse sans cesse entre les doigts de la
critique, échoue immanquablement aux biens du poème,
comme les vagues se heurtent, répétitives, au roc
de la falaise.
Alors, que
faire ? Question-impasse : il n'y a pas de recettes en la matière.
Citer les textes sans les commenter ? C'est tomber aussitôt
dans l'anthologie, et afficher du même coup une distance
froide. L'honnêteté risque de tourner à l'indifférence.
Démonter, mot après mot, l'architecture d'une page,
décortiquer chaque vers, gloser sur chaque paragraphe ?
C'est appliquer à la poésie moderne les grilles
de lecture de la poésie classique, et dérouter tous
ceux qui attendent d'un critique la preuve d'une secrète
affinité plutôt qu'une explication de texte logique
et autoritaire. Dans ce cas précis, la rigueur vire douloureusement
au cours ex-cathedra. Entrer en poésie, comme en religion,
et accompagner un poème sans le réduire à
une thématique définitive ou un jugement professoral
? C'est sans doute la méthode idéale, mais aussi
la plus délicate, la poésie étant affaire
de sentiment plus que d'objectivité. Tout le monde n'a
pas le doigté, le souffle inspiré d'un Bekri qui
nous a donné les plus intelligentes et intuitives poésies
dont on puisse rêver. Le dernier en date s'intitule L'horizon
incendié, paru aux éditions Al Manar,
dans la collection "Poésie du Maghreb".
A lire ce
recueil de poèmes, force est de constater que le poète
Tahar Bekri n'est rien d'autre qu'une extraordinaire paupière,
une formidable téléscopie : une manière de
voyance, un immense opéra rétinien, un zoom qui
chaparde la merveille.Les villes
perdaient leurs visages
Cernés par les dépotoirs Dans les tunnels charbonnés
en furie
Corps à corps Il limait les heurtoirs
Les entrailles sans brindilles Avec des cierges consumés
Troublées offensées dans les arènes Où
avait-il immolé
Ses utopiques certitudes Ses insouciantes ivresses
Ses momies ses encensoirs Les rêves abandonnés
Feux et cendres Comme des pinèdes calcinées
C'est un
ou plusieurs poèmes qui, quotidiennement, voient le jour
comme une forêt qui avance. Des dizaines de milliers de
vers disent l'essentiel de la vie devenue immuable et permanente,
en abolissant l'écart entre le rêve et la réalité.
Une voie intime colmate les brèches, les fentes, les plaies,
la séparation, le déchirement et les distances,
pour réhabiliter l'homme dans son environnement rendu à
sa dignité redevenuimputrescible par l'amour et l'espoir,
et débarrassé de sa pesanteur déforrnatrice.
Fathi CHARGUI
Poésie présente,
n° 44, Nancy
Rouler, tanguer, déclamer
sur place, marin trompé par les instruments de bord…
Il faut avoir perdu la boussole pour demander alentour, par temps
calme : "Combien faut-il à l'orage de foudroyés".
Le poète bat l'estrade dans les ornières de l'exil.
Par aversion de repères, il s'en tient à ceux trouvés
au hasard de sa marche et récuse les autres : il connaît
de la géométrie l'équerre des minarets. Son
délire dans les rues le pousse d'un pays à l'autre,
au jardin du Luxemhourg. L'hibernal sommeil lui permet de retarder
le moment de retourner dans sa "tanière", lieu
de sa détention en 1989. Une interrogation occupe l'esprit
de Tahar Bekri, dirige son souffle de marathonien à travers
l'Occident : "C'est quoi un pays ? / demandait-il à
l'horizon incendié... ". En fait, malgré le
plaisir d'entendre le "chant minéral par l'ondée
surpris", il reste hanté par les caravanes du désert.
Ses racines prolifèrent dans le sable saharien. S'il presse
la terre de lui rendre la couleur du flamboyant, c'est parce qu'un
voyageur est docile aux caprices de la vague, aux prédictions
astrales : " Sable après sable s'enlise le port ".
Poète, essayiste, découvert grâce à
ce dixième recueil, Tahar Bekri incarne le forçat
sans ailes ni retour.
Artiste tour à tour en arabe et français, il impose
ici sa voix. Son pas curieusement dansant est celui d'un homme
rescapé de la mémoire historique, son amertume familière.
Toute épithète superflue, il défend un "réel
maghrébin", rusant avec les nœuds du bois et
de la corde du marin, nœuds des cultures croisées
: héritage islamique et héritage arabe. Habitué
au tournis de l'errant, il danse et se réconcilie avec
la tradition de l'Arabie païenne. Il danse clopin-clopant,
claudique à longueur de nuit une jambe plantée ici
comme un piquet, l'autre à la traine là-bas, quelque
part dans le passé tunisien, Ici là-bas... irréductible
égaré. Un chiasme souligne son écartèlement
entre passé et présent, entre pays de l'enfance
et régime renié politiquement, Mémoire
contre oubli / Oubli contre mémoire. On est en droit
de se demander devant son exercice d'équilibriste : tombera-t-il
? Ne tombera-t-il pas ? A-t-il encore toute sa tête, cet
homme plein de souvenirs ? Succombera-t-il à la dialectique
du malheur, cet homme qui crie à la mer ? Tombera-t-il
sur les pierres en apostrophant l'île où l'or a disparu
parmi les cristaux ? Ne tombera-t-il pas, homme de cœur qui
prend le fleuve pour confident ? Clopin-clopant, sans bras, sans
béquilles, va-t-il se coucher en fin de compte sous l'ombrage
d`un manguier, au pied d'un baobab ? L`épaisseur terrestre
vécue avec le pressentiment de la mort parmi tous ces
enfants errants de Tunis, des Antilles, des mégalopoles
de tous continents, donne du prix au recueil plein d'émotions.
Elles n'ont rien à voir avec des frasques de jeunesse,
les amis comme des verres bruyants, ni avec des équipées
d`un solitaire désireux de vivre étranger aux plaisirs
simples : toutes ces femmes indolentes / dans l'allante lumière
/ nous réappropriaient l'arc-en-ciel...
Ses poèmes ont la concision d'enluminures : brûlis
du monde actuel, bûchers féodaux dans la nuit. La
métaphore de l'étincelle sous-tend le feu sous le
sable. L'étoile filante dissipe des cauchemars enfouis
en nous. Ensemble, les espaces étrangers et oniriques,
mis bout à bout, racontent un itinéraire incertain
vers la lumière, une certaine lumière éteinte
par les maîtres de l'ombre. Les pages multiplient les faux
départs, les repentirs, les élans inspirés,
les moments de doute au-devant de la tempête et les retours
sur les lieux de naissance. Le lecteur est témoin d'une
méditation devant des sourates, de prime abord hermétiques
avant l'éclaircie où elle reprennent sens. La sensibilité
profane est en peine de les traduire. Les images poétiques
s'impriment sur la rétine. Les consonnes rugueuses, des
détails inaccoutumés dérangent notre optique.
Finalement, il est impossible de discerner chez le poète
ce qui relève du métadiscours, de la nostalgie de
l'horizon natal, de l'ancrage recherché dans son pays.
Les pôles géographiques et humains sont réunis
à travers le spectacle de la fonte de glaciers du nord
et l'accumulation d'ordures, signes des temps modernes, dans le
crépuscule où règnent les marchands de sommeil.
Poète prométhéen,
prophète écorché, qui ne finit pas de poser
des questions sur le pas des portes. Pourtant il n'a rien, ne
veut rien proposer en échange de l'accueil de ses hôtes.
Nomade dans l'errance enracinée de ses pas qui remplacent
les rames, le poète passe le gué des saisons et
endosse les identités que les circonstances lui imposent.
Mais il n'éprouve le besoin de s'identifier à aucune.
On pourrait le qualifier d'expatrié, de paria, de guerrier.
Le registre épique, dans les dernières pages du
recueil, déconcerte à tort. Accepter comme Tahar
Bekri la vie avec ses trésors et ses sanies - le sang
corrompu - demande une faculté d'adaptation, un endurcissement
aux saisons, une persévérance rare dans sa marche.
Le soleil refroidi nous désertait... dispersées
ses cendres dans l'univers...
Le poète pratique le dépassement
de soi et revendique le statut du nomade en résistance.
La prière, dans le recueil, le ramène à s'indigner
devant le désordre imputable à l'industrialisation.
Il doit montrer un disponible au gré des circonstances
qui varient selon le port d'attache, selon l'oasis où étancher
sa soif de la douceur de palmes si légères selon
le pays étranger - par ex. le Sénégal - où
le souvenir de la traite gravé dans le mémorial
de Gorée est couvert par l'animation de volière
des marchés. Le détachement religieux convient à
l'obstination du nomade. Le trait d`esprit va de pair avec le
marchandage et la défense du patrimoine maghrébin
: le désert embrasse l'univers couvert d'acacias et de
braseros où brûle l'encens. Par des raccourcis et
des traverses personnels, Tahar Bekhri, solidaire des maîtres
fondateurs, renoue avec sa propre navigation. La caravane succède
au bateau ivre de Rimbaud. L'absence de gouvernail est garante
de sa liberté : L'astre a égaré mes voiles
/ mes rivages. "L'éveil maritime" est d'autant
plus obsédant que la tentation de la nuit ininterrompue
- la révolte sans laquelle il baisserait sa garde - imprime
l'entropie (l'anthropisme) des images est le marcheur inconsolable,
le déserteur en quête de lumière, capable
de s'ébrouer au-dedans de lui-même : "l'homme
aux semelles de vent tunisien"
L'imagerie marine marque les 60
poèmes du recueil composé de septains correspondant
aux sept jours de la semaine. Un blanc, un saut de ligne, met
en lumière le dernier vers hétérométrique
: phrase nominale, proposition avec verbe inversé, énoncé
autonome, rejet... La surprise vient dans chaque poème,
moins de la couleur que de la mobilité des points de vue,
des tours de parole dans la co-énonciation. Le pronom à
la première personne est absent ou tenu en retrait devant
l'emploi d'un nous inclusif où doit s`impliquer le lecteur,
son frère nomade. L'apostrophe à la mer, la confusion
des distances entre l'ici et l'ailleurs, ajoutent à l'organisation
des mots décidés par la rime intérieure.
Chaque page laisse entrevoir, dans le chaos des vocables, un ordre
compressé par l'allitération et par la contiguïté
des extrêmes : Les rapaces disaient aux mouettes / soyez
fleurs de sel ou tigresses / les défenses d'éléphant
ne sont / Que tristes canines de dents.
Alain Gnemmi
Né en 1951 à Kasserine, en Tunisie,
Tahar Bekri est universitaire et essayiste, résident en
France depuis 1976. Il publie ses premiers recueils en 1978, en
quête d'une modernité puisée dans une descente
vers les origines.
V I E L I T T É R A I R
E
Littérature francophone > SOIRÉE
LATITUDES
Tahar Bekri, Ulysse
oasien
INVITÉ PAR LE CENTRE
RÉGIONAL DES LETTRES DE BASSE-NORMANDIE, EN COLLABORATION
AVEC L'ESPACE SENGHOR DE VERSON, LE POÈTE TAHAR BEKRI ÉVOQUERA
SON ŒUVRE LORS DE LA PROCHAINE SOIRÉE LATITUDES.
Né en 1951 à Gabès, aux confins du désert
tunisien, Tahar Bekri vit en France depuis 1976 et enseigne à
l'université de Nanterre. Il a été arrêté
alors qu'il était étudiant à l'université
de Tunis, puis emprisonné avant d'être contraint
à l'exil au mitan des années 70. Poète, critique
et universitaire, Tahar Bekri est avant tout un passe-frontières
invétéré qui trouve son sucre d'abeille aux
croisements des langues, des cultures, des continents et des arts.
Ami des peintres, chantre d'une Fraternité toujours à
consolider, Tahar Bekri tisse d'une même haleine les dits
des maîtres classiques (de Jaleleddine Rûmi à
Léopold Sédar Senghor en passant par Pessoa ou Gaston
Miron) et les pulsations du temps présent dont il sonde
"les chapelets d'attache ". Si la figure la plus récurrente
chez Tahar Bekri est l'errant, le troubadour et son " coeur
rompu aux océans", Ulysse mariant l'Andalousie et
la Scandinavie, sa poésie est davantage qu'une invitation
au voyage, une convocation de paysages, si sublimes soient-ils.
La douleur née de l'exil, très palpable dans les
premiers recueils, s'est effacée au fil de cette œuvre
riche d'une dizaine d'ouvrages. Elle a fait place à autre
chose qu'on définirait non sans peine : à l'expression
d'une intériorité, au ressac de la mémoire
mais également à une soif d'altérité
doublée d'un sens aigu de la compassion. Ne jamais renoncer
à dire le monde, le comprendre. Tenter de vivre, toujours
: " Mieux vaut allumer une bougie/Que maudire les ténèbres
" nous susurre-t-il dans le sillage de Lao Tseu. Aussi le
poète fait-il toujours assaut de mots, d'utopiesen élevant
" des digues contre l'éphémère ".
On retrouvera dans son dernier
recueil l'univers poétique de Tahar Bekri car L'Horizon
incendié est caractéristique du style
sobre et dépouillé de cet auteur dont l'exil est
comme une seconde patrie, faite d'une topographie imaginaire,
d'un temps hors du temps, d'un climat sans saisons. Mers, fleuves,
déserts, horizons ouverts, espaces sans fin où s'effacent
les traces, c'est l'univers que Tahar Bekri matérialise
poème après poème, un recueil après
l'autre, sondant des émotions sourdes, descellant une parole
muette happée par le repli, interrogeant l'oubli où
survivent des lambeaux de mémoire vive, pendant que "
sable après sable s'enlise le port ".
ABDOURAHMAN
A. WABERI
Latitudes, le 22 octobre, à 20h30, à l'Espace
Senghor à Verson. Une soirée animée par Abdourahman
Waberi. Les livres seront proposés à la vente par
la librairie Hémisphères à l'issue de la
rencontre. vvww.taharbekri.com
Centre Régional des Lettres de Normandie n° 24, octobre
2003
Coulés
tous dans la même forme : 7 vers + 1, les soixante - LX
en chiffres romains - poèmes de ce recueil forment un ensemble
très homogène, sans ponctuation d'un bout à
l'autre, où se mêlent interrogations et observations
du voyageur contemporain qu'est le poète.
" Voici
les caravanes chancelantes
Cernées par les autoroutes "
Un même
" il " court d'un poème à l'autre, presque
un récit qui se poursuivrait comme rivière sous
les poèmes. Récit des fleuves et des peuples.
" C'est
quoi un pays ? Demandait-il à l'horizon incendié
"
Pays d'Afrique
ou d'Europe que découpent des frontières arbitraires.
" Le pollen éclatait par-delà les frontières.
" Ainsi éclate la parole du poète qui - en
arabe et en français - porte le poème dans le dur
étirement du temps à travers les recueils successifs,
poésie et essais, publiés par Tahar Bekri. Ici,
entre 1998 et 2002, entre Sénégal, Mali, Tunisie,
France et Belgique.
CIP
Marseille, MARIE-FLORENCE EHRET
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