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Le
rôle de la mémoire
(…) De la négation
constante que fut l’histoire algérienne ne pouvait surgir que
la contestation violente car tout ce qui était n’était que réaffirmation.
La repossession a été vécue comme anéantissement, exclusion,
de l’autre, de tout ce qui n’était pas soi, et l’Etat, accaparé
par une minorité, n’était d’aucun secours. Tout au contraire.
Tant ses actions que ses discours ne pouvaient — étant donné
ce qu’il était, ce qu’il est — qu’introduire le mensonge, donc
le doute et le rejet.
Toutes les
références s’entrechoquent alors dans un chaos mental total
avec le culte de la résistance et de la mort, si bien que "les
tueurs qui s’avancent avec, à la main, un pistolet fumant ou
un couteau plein de sang, dans un pays plongé dans la peur et
la violence, apparaissent comme des fantômes démoniaques sortis
d’une nuit noire de folie, des spectres venus de l’empire des
ténèbres" (1).
C’est une semblable
histoire de sang et de haine occultée que raconte Jean-Pierre
Millecam (2) mais sur le Maroc, cette fois, et à une échelle
individuelle. Ismaël a vu la mort et la violence. Il a vu comment
on tuait, en le niant, dans la forêt obscure et voilà qu’on
veut lui prendre non pas sa terre perdue depuis longtemps mais
tout ce qu’il possède, son cheval, et aussi, de manière perverse,
pour montrer son pouvoir, son âme. Ismaël va donc tuer lui aussi.
Et lorsqu’il s’estime lavé, purifié par le sang versé, "il s’élance
avec son cheval vers les hommes, vers les cités, vers les étoiles".
C’est une aventure surgie de l’époque de la Résistance, qu’il
faudra bien aussi, un jour, réellement interroger. Car beaucoup
d’éléments de la réalité présente en viennent tout droit et
ne sont pas explicables sans ce retour sur le passé. Pour revivre,
pour espérer, pour dépasser, il faut savoir, il faut comprendre.
Un historien, un écrivain, montrent le chemin de la sortie espérée
des "portes de l’enfer". Car B. Stora explique aussi que la
jeunesse algérienne veut vivre, sortir du drame, et que la peur
est en train de disparaître parce que les gens creusent de manière
lancinante le traumatisme de l’affrontement. Aucune réconciliation,
aucune amnistie ne peuvent surgir de mémoires successives et
toujours blessées. Il faut regarder le passé en face. Enfin.
Zakia DAOUD,
La Vie économique, 20-11-1998
(1) Benjamin Stora
: Algérie, formation d’une nation et Impressions de
voyage, printemps 1998. Atlantica, Paris, 1998.
(2) Jean-Pierre
Millecam : Ismaël et le chien noir, illustré par M. Azouzi,
Editions Al Manar, 1998.
Un
texte chaleureux et accompli traitant de la période pré et post-coloniale
du Maroc.
C’est une histoire
sur l’ignominie de l’humiliation liée au pouvoir que narre Jean-Pierre
Millecam dans ce texte court, d’une justesse indiscutable. Ce
pied-noir d’Algérie né à Mostaganem en 1927, grand ami de Cocteau,
de Camus et de Roblès, a publié de 1968 à 1985 cinq ouvrages
consacrés à cette guerre intime entre Européens et Algériens
dans une terre devenue, ou plutôt rendue, trop exiguë pour ces
deux populations. A partir de 1986, ses romans ont pour cadre
le Maroc contemporain avec une escapade, dans Ismaël et le
chien noir, sur la période de l’accession à l’indépendance.
Dans la campagne profonde du pays, le jeune Ismaël, fils d’ouvriers
agricoles travaillant pour M. Arnaud le colon, propriétaire
des terres avoisinantes, s’est lié d’une amitié inexpugnable
et ambiguë avec Francis, le fils du patron. Il exerce sur celui-ci
un ascendant psychologique, par sa capacité à séduire les filles
de joie comme à sentir les frémissements du magnifique pur-sang
que montent les deux compères.L’intrusion du caïd omnipotent,
collaborateur de l’armée française, est une rafale dans un monde
qui ronronne.Despote, vénal, immoral, assoiffé de puissance
et de domination, ce dernier ne supporte pas que le jeune Ismaël
ne tombe pas sous son emprise. Car ce jeune homme n’est pas
comme les autres. Lettré et sans complexes face aux "N’srani",
il introduit par son atypisme et son humour (il surnomme son
chien du patronyme du caïd) une incompréhension totale au sein
de tous les personnages qui l’environnent. A l’indépendance,
solitaire face au despote qui a su s’enrichir et tirer son épingle
du jeu après le départ des colons, sa fierté et son refus de
compréhension sont insupportables au commis de l’Etat…
Cet ouvrage
intelligent, fort éloigné du folklore et des clichés classiques
sur le Maroc, est illustré par le peintre Mohamed Azouzi. Il
est édité par les Editions Al Manar à Casablanca dans la collection
"Nouvelles du Maghreb".
Y. A., Le
Journal, 27-11-1999
MILLECAM
Une prose ailée
Ismaël et le chien noir,
Jean-Pierre Millecam, éd. Al Manar, Casablanca, 1998
Le talent de
Millecam, son style, le ton de ses écrits nous persuadent depuis
toujours, par leur force poétique, qu'il n'existe aucune séparation
entre le visible et l'invisible, entre le matériel et l'immatériel.
La dernière nouvelle en date de Jean-Pierre Millecam est le
produit d'un acte magique. Elle donne à savourer un univers
symbolique où le réel et l'imaginaire se chevauchent, dans l'enchantement
poétique, cette grâce qui libère l'âme de l'appréhension strictement
scientiste. Dans Ismaël et le chien noir, tout
advient sans solution de continuité dans le mouvement d'une
prose Iyrique, ailée "Bientôt nous eûmes laissé la fille
en train de compter sa monnaie dans le bosquet qui se consumait
dans la lumière du couchant. Le N'srani et moi nous tenions
le cheval par la bride, chacun de part et d'autre de l'encolure
dont le poil explosait dans des lueurs d'acajou. Nous étions
nus, et le pas de la bête berçait notre fatigue à mesure que
l'âcre odeur de sa crinière s'insinuait dans notre tête, gagnant
notre regard ouvert sur cette fin de jour, où le goût de la
vie nous revenait avec la chute régulière des secondes et les
battement d'un pouls sans entrave". En évoquant les éléments
d'une histoire vécue par un peuple, le style de Millecam, dans
sa forme même, transporte le lecteur dans un monde où sont annihilées
les frontières où l'être se complaît à s'enfermer d'ordinaire.
Tout se passe comme si Millecam refusait de croire à la triste
et angoissante idée que l'homme pût vivre et mourir sans rédemption
possible, dans un état d'orphelinat existentiel. Comment faire
alors autrement que d'abolir ces frontières, tant le vécu peut
s'avérer dur et humiliant, avec ses haillons les plus hideux
lorsque le libre arbitre est confisqué. "Sur la plage, au
bord du ressac, je remontai sur mon cheval. Je l'éperonnai de
nouveau. Tous deux nous prîmes notre élan vers les hommes, vers
les cités. vers les étoiles". Le désir de vie s'intensifie
alors et trouve refuge dans l'ailleurs miroitant lorsque les
ressorts de l'élan se font sans cesse brimés. On sait que l'avènement
de l'indépendance du Maroc a eu lieu sans celui de la liberté,
de la justice et de l'émancipation de l'individu. Sans répit,
à l'asservissement par le colon français succède celui exercé
par les concitoyens, incarnés par la figure symbolique du caïd
cruel et glouton, comme seul le Makhzen d'antan savait en forger,
et dont la figure littéraire et romanesque qui soit à la mesure
de sa démesure reste encore absente de la littérature marocaine
contemporaine. Le pouvoir de la poésie, et celui de l'écriture
en général, ne réside-t-il pas aussi dans la capacité de transsubstantiation
de la souffrance, de laquelle, comme par un acte magique, on
peut fabriquer des étoiles qui brillent de mille chatoiements
? Il faut seulement — mais tout le problème est dans cet adverbe
euphémisant, diront certains ! — se laisser imprégner profondément
de la réalité qui doit habiter l'écrivain au point de parler
par sa plume, au point que l'encre soit la sève même de cette
réalité. Le reste est une question de forme, de tempérament.
Abdelhamid IBN
EL FAROUK

(Encore
disponible aux éditions Al Manar : Trois
naufragés du royaume,
paru aux éditions des Syrtes en 1999. 15 €.
)
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