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à propos
de la collection "la parole peinte"
Ces livres
où peintres et poètes font bon ménage
(…) Mais avant
d’en arriver à la réception de l’œuvre, voyons sa production
intellectuelle. Retournons en amont. Nous retrouvons des complicités
aux regards croisés. Entre Kacimi et son bonhomme gai, amer, dans Le Creux du corps. Le peintre y illustre sa vision
poétique de la déchéance humaine. Entre les textes du critique
d’art Nicole de Pontcharra et les dessins de Mohamed Abouelouakar, écrits et peints dans le livre intitulé
Dans le silence,
c’est bel et bien une étreinte d’amitié qui se dégage. L’écrivain
est allé jusqu’à Moscou rencontrer cet artiste singulier, solitaire.
Ils se disent tous deux "de la même tribu". Ceci n’est pas complètement
métaphorique, puisque Nicole, d’origine russe, a vécu durant
son enfance à Marrakech, ville natale du peintre. Ceci dit,
son rapport à la ville ocre, et avec la Koutoubia qu’elle a
pu gravir dans les années 50, alors jeune chrétienne interdite
d’accès, est davantage perceptible à travers Marrakech Lumière sur lumière, livre dans lequel
Farid Belkahia s’abandonne, par souci de dialogue sans
doute, à des variations de formes et de couleurs qui rendent
bien le tourbillon de l’escalade à laquelle s’était livrée la
poétesse.
Entre Alain
Gorius, poète et responsable de la galerie Al Manar, et Mohamed
Kacimi, le rapport est étroit également. Ces poèmes
dépouillés, écrits de Rabat à Marrakech, ont été accompagnés,
dans Ombre portée, par des silhouettes et des symboles
signifiant le parcours, sans lyrisme, avec détachement. Ce même
Alain Gorius se retrouve en échange esthétique avec le jeune
peintre Yamou dans Stellaires dans la nuit des rêves. Enfin, Approche du désertique permet aux poèmes de Mostafa
Nissabouri de donner du volume au vide que créent les sérigraphies
de Miloudi. D’une rencontre à l’autre, le credo est
clair : "parallélisme du langage plastique et du langage poétique".Aucun
des deux n’est au service de l’autre.Les deux se tiennent par
la main et nous invitent au voyage.Le temps d’un livre.
Driss Ksikès,
Le Journal, 20-2-1999
une
heureuse cohabitation entre peintres et poètes
(…) Les années
50 et 60, les peintres et les écrivains se sont regardés de
loin, pour ne pas trop confirmer l’absurdité du monde. L’abstraction
des deux côtés a été cette sorte de repli sur les ustensiles
des arts : les mots et les couleurs.
Ce sont les
éditeurs qui viendront ranimer la flamme de cette ancienne amitié
et trouveront les complicités entre des individualités, dans
une sorte d’intimité, sans prétention, pour que des livres-images,
dans toutes sortes de formats, puissent voir le jour.
(…) Le travail
d’Alain Gorius, éditeur d’art, s’inscrit dans cette logique,
même si la cohabitation entre nos poètes et nos peintres a été
dès le début le stimulant nécessaire, pour les uns et les autres,
pour que naisse chez nous le projet d’une création contemporaine.
Il est bien vrai que depuis quelques années les porte-folios
se font très rares, et cette nouvelle entreprise de la Galerie
Al Manar vient redonner un nouveau souffle à cette collaboration
des sensibilités. Les titres proposés sont : Dans le silence, qui réunit les poèmes de Nicole
de Pontcharra et les dessins de Mohamed Abouelouakar ; Marrakech Lumière sur lumière, poème de Nicole
de Pontcharra et peintures de Farid Belkahia ; Ismaël et le chien noir, nouvelle de Jean-Pierre
Millecam et peintures de Mohamed Azouzi ; Le creux du corps, un ensemble de poèmes de Kacimi et de ses propres gravures ; La malle de Sidi Maâchou, texte d’Edmond Amran
El Maleh et gravures de Tibari Kantour ; Approche du désertique, huit chants de Mostafa
Nissabouri et peintures de Houssein Miloudi ; Stellaires dans la nuit des rêves, poème d’Alain
Gorius et gravure d’Abderrahim Yamou ; Ombre portée, enfin, poèmes d’Alain Gorius et
gravure de Kacimi.
Deux raisons
nous semblent motiver la production de ces œuvres à deux mains,
l’une économique, et l’autre esthétique. En effet, les tableaux
de nos peintres sont devenus de plus en plus chers, et les acquérir
est devenu l’affaire de quelques riches collectionneurs ou d’institutions
; les intellectuels et les amateurs d’art se retrouvent spectateurs
frustrés de cette aventure de notre art, de laquelle ils se
sentent rejetés pour raison économique. Un livre fait de poèmes
et de peintures est un substitut convenable pour élargir le
cercle des gens concernés par notre art contemporain. La deuxième
raison est dans un sens parallèle à la première, purement matérielle.
Notre peinture, comme notre poésie, dans le sillage des grands
courants des créations contemporaines, sont difficiles d’accès
et résistent à l’œil qui voudrait les absorber instantanément.
Trop de références derrière chaque tableau et chaque poème,
et ceux qui s’y aventurent ensemble sont, peut-être, capables
d’imposer une attention plus grande à leur assimilation, et
pour que le monde qu’ils reflètent soit plus dense émotionnellement
à tous.
Azzouz TNIFASS,
Le Temps du Maroc n° 174, 26-2-1999 |