La métrique ineffable
du désert
La poésie,
au sens étymologique, est d’abord une affaire de création.
Création de mots, de formes, d’une métrique. En somme, d’une
expressivité originale s’efforçant en définitive de traduire
une réalité hermétique, souterraine, sans le souci de la rendre
forcément intelligible à autrui.
Approche
du désertique de Mostafa Nissabouri se donne à lire comme
une expérience (désespérée selon nous mais exaltante), d’approcher
et de chanter, sinon de saisir l’ineffable, le désertique,
cet autre univers d’au-delà des mots, cela même qui ne peut
se traduire justement en mots, en paroles. Mais, quels qu’ils
soient, l’intention et l’acte de signifier ne peuvent faire
l’impasse sur le discours, sinon par le truchement d’un mutisme
radical, que sont la négation de la parole et l’aveu de son
échec ! L’intention de signifier doit donc passer par le prisme
de la parole, des mots et des phrases, et se couler dans le
moule de ce qu’on appelle savemment les unités du discours.
C’est alors qu’un bras de fer a lieu entre le discours poétique
engrossé par les crues des suggestions connotatives et le
système de la langue, un discours diffus qui préexiste à l’individu,
fixé dans sa fonction dénotative et dans son imagerie stéréotypée,
figé dans l’étalage des parties du discours, une sorte de
prêt-à-porter, ou quelque chose qui s’assimile aux chaussettes
de l’esprit, pour reprendre l’expression de Nietzsche. "Prends
l’éloquence et tords-lui le cou", écrivait Verlaine. Il faut
violenter les structures et forcer les mots à signifier au-delà
de leurs frontières à la rencontre de l’innommable. Approche
du désertique a quelque chose de mallarméen dans le fait
de chercher la métaphore qui puisse faire office de miroir
dans le livre du monde, en fait qui soit le livre du monde
."Alors te vient le désir de circonscrire ici même l’ultime
métaphore dans des paroles qui amalgament confusément la position
des astres avec les points d’achoppement des dénagations qui
situent approximativement l’axe réservé à l’occultation de
sa propre matière sous un ciel demeuré relié à un désordre
tellurique où chaque lieu a conservé une lune immuable incorporée
comme incrustation souveraine pour une métrique ineffable
du désert métaphore à partir du conifère et du laurier rose
pour qu’ils figurent ensemble le portique réservé à l’examen
des étoiles à partir des arbres produisant du côté des ramures
une irruption de survenance jusqu’à doter la mémoire à chaque
étape d’une conformité avec l’exubérance des dunes".
Le discours
poétique a ceci de singutier qu’il tend toujours vers une
expressivité si dense qu’elle devient apte à transporter dans
un univers inaccoutumé, dans un ailleurs étrange, peuplé de
correspondances subtiles et insoupçonnables, d’êtres et de
choses merveilleux et énigmatiques. De ce point de vue, la
poésie est une expression exacerbée du désir de l’extrême
singularité, une expérience solitaire par excellence. C’est
en cela que les poèmes de Nissabouri sont une "approche du
désertique", une errance, un voyage vers l’originel des éléments
du cosmos dans lequel le "je" poétique veut se déasagréger,
pour s’extirper de l’appartenance, des racines. "C’est une
image qui se recentre dans l’écrit remis à l’épreuve de ses
marges ensuite qui s’efface progressivement convaincue d’encriers
à mort et mots à boire définitif pour la reprise dans la distance
de l’idiome qui lui tient lieu de réceptacle et qui est déjà
territorialité risquée aux dépens de la mémoire c’est de là
que s’instaure cette exaspération du désertique ( . .) où
immoler sa raison pour consolider /es impulsions de l’errance".
Dans ce caractère
égoïste et intransigeant au-delà de toute mesure d’une expressivité
puissante et souverainement subjective, réside l’affinité
de la poésie avec la peinture. Celle-ci, comme la poésie,
n’a pas de compte à rendre au paradigme de l’objectivité.
Si le discours scientifique est sous-tendu par le pouvoir
explicatif, la poésie et la peinture le sont par le pouvoir
suggestif! auquel il faut ajouter le plaisir esthétique. Deux
instruments de la liberté souveraine pour lesquels la communication
n’est pas le but primordial. En dehors des affinités qui relient
de manière intrinsèque la peinture à la poésie, je ne pense
pas qu’il faille découvrir coûte que coûte quelque affinité
élective entres les poèmes de Nissabouri et les dessins originaux
de Miloudi, même si cela reste à la portée de quelques acrobates
des arrangements abstraits. Cet accompagnement est avant tout
le fait d’une belle édition, d’un beau livre, dont on devra
effleurer délicatement les feuilles charnues du Vélin d’Arches,
d’un livre d’art où le plaisir poétique et le plaisir esthétique
sont mêlés à ce qu’on peut appeler le plaisir du cerfeuil
(au sens littéral de ce mot, c’est-à-dire "de la feuille qui
réjouit"), pour le bonheur de ceux qui sont en quête de beaux
livres, de livres d’art.
Approche
du désertique, Mostata Nissabouri, poèmes accompagnés
par Houssein Miloudi, Collection "La parole peinte"
dirigée par Alain Gorius, Éditions Al Manar.
Abelhamid Ibn
El Farouk
Mostafa
Nissabouri : Une métrique du désert
J’ai rencontré
pour la première fois la captivante poésie orale de Mostafa
Nissabouri dans l’excellente anthologie de poésie marocaine
contemporaine éditée par Tahar Ben Jelloun, La Mémoire
future (François Maspéro, 1976).Le poète y est représenté
par plusieurs très longs poèmes, à la fois en vers et en prose,
extraits pour certains d’entre eux d’oeuvres beaucoup plus
longues.C’est à chaque ligne la force même du souffle humain
qui m’a entraîné dans le flux irrésistible de sonorités et
de mots qui semblaient à la fois relever du hasard et pourtant
avoir été choisis avec une originalité quasi mediumnique,
et lancés comme des poignées de sable et de pierres à travers
ces amples pages. Le summum du ravissement.
Il ne m’est
jamais venu à l’esprit de traduire une telle autorité oratoire,
une telle ingénuité verbale. Mises à part les difficultés
élémentaires liées à la traduction d’énoncés n’ayant pas de
sens rationnel, j’ai senti que ces oeuvres ne pourraient être
rendues en anglais que par un traducteur-poète en état de
transe, semblable à celui dans lequel l’auteur avait à l’évidence
composé en toute liberté, et pourtant en les contrôlant instinctivement,
les incantations magiques de ses visions.
Une poésie
pure
Sa langue,
le français, est à la fois classique dans son vocabulaire
et surréel dans son style et le jeu de ses images.Mêlés à
des termes concrets et abstraits, on y trouve des termes spécialisés
appartenant au vocabulaire de la botanique, de l’océanologie,
de la géographie et de la médecine.Les mots abstraits ont
des équivalents exacts en anglais, mais les images concrètes
sonnent différemment dans cette langue qui est, comme le caractère
anglais, réservée et précautionneuse. Les violentes envolées
sonores en français me rappellent les improvisations des conteurs
que j’ai écoutés sur les places publiques de Fès et de Marrakech.L’arabe
est une langue volubile et pourtant profondément musicale,
avec des notes dures, et aussi de longs flux legato de
tendre mélodie.C’est par nature la langue de la poésie ; à
côté d’elle l’anglais paraît, par comparaison, modeste et
pâle.Du fait de leur langage, tous les Arabes sont nés poètes,
tandis que les poètes anglais naissent rarement poètes — ils
le deviennent. On peut habituellement prendre leur mesure.Nissabouri
est incommensurable.
Mais à la
demande de Banipal, je me suis aventuré à transposer
ces poèmes d’Approche du désertique en des vers qui
tiennent de l’arabe, du français et de l’anglais.Il n’y a
pas de ponctuation dans les originaux, ce qui aide à porter
le lecteur sur le flot ininterrompu de la propre voix du poète.Je
n’ai pas cherché de sens dans ces lignes mystérieuses, hypnotiques
et illuminantes.Si on les lit à haute voix, un certain "sens"
commence à hanter nos oreilles, un sens que l’on rencontre
rarement dans la vie courante, mais qui peut nous transporter
dans les régions éternelles de l’âme humaine, accompagnés
par l’esprit d’un grand artiste.
Son propre
traducteur
A l’évidence
Nissabouri, comme nombre des poètes arabes ses compagnons,
est amoureux de la langue française. Il ornemente ses lignes
de specimen choisis d’un vocabulaire parfois hermétique, à
la façon d’un étudiant enchanté par sa découverte des richesses
d’une nouvelle langue. Pourtant son travail demeure profondément
enraciné dans la culture et les traditions arabes, et l’on
pourrait presque l’entendre parler en arabe au travers de
ces lignes en français — il est son propre traducteur.
Il a écrit,
dans l’anthologie, une très intéressante et éclairante introduction
à ses poèmes. J’aimerais terminer ma propre introduction par
quelques extraits de celle-ci.
"Je n’écris
pas pour, j’écris contre… Je demeure fermement
persuadé qu’une véritable révolution résulte de la destruction
des structures mentales et en conséquence de celles du langage
lui-même, l’ennemi numéro un du DESIR".
Ce sont là
déclarations d’un homme convaincu de la responsabilité du
poète par rapport à la vérité qu’il est seul à voir, bien
qu’il l’exprime en mots, et quel que soit le langage auquel
il ait recours.C’est là l’honnêteté de l’universel, d’une
langue qui est au-delà des mots, d’un sens qui est au-delà
des explications parce qu’il est entièrement impliqué dans
les raisons d’être du poème lui-même. Nous nous servons des
mots dans ces poèmes afin de pénétrer, au coeur même de leur
discours, la propre voix du poète, qui ne connaît pas de restrictions
et nous offre un monde sans limites.
James KIRKUP
in Banipal, n° 5, été 1999
(trad.A.Gorius)