|
Libération,
jeudi 3 juillet 2003
Sébastien
Pignon illustre huit nouvelles inédites d'écrivains
algériens : Azouz Begag, Jamel-Eddine Bencheikh, Albert
Bensoussan, Malika Bey, Vincent Colonna, Mohammed Kacimi, Noureddine
Saâdi, Leïla Sebbar. Les cafés sont en France,
et les Algériens fatigués, vieillis d'y être
venus jadis pour y travailler. Pignon donne à leurs visages
tristesse, douceur et dignité.
Encres
vagabondes, n° 28
Leïla
Sebbar a regroupé huit textes d'écrivains algériens
sur le thème Les Algériens au café
avec des dessins de Sébastien Pignon. Le temps du premier
texte, sur les pas d'Azouz Begag, nous voyageons
dans les cafés algériens de Lyon, où se
mêlent les ambiances algérienne et française.
Ensuite, Jamel-Eddine Bencheikh, d'une écriture
très poétique, retrace une partie de l'histoire
politique algérienne, assis dans un café désert
alors que les cafés très fréquentés
permettent de bavarder, de boire et de jouer. Les dominos sont
omniprésents au café ainsi que le jacquet, objets
de plaisir ou de disputes. Albert Bensoussan
nous parle d'un café maure d'Alger. Maïssa
Bey, enfant, a longuement été intriguée
par les cafés morts : "Je pensais que
cette appellation était en relation avec les cimetières,
lieux où se rendaient les femmes chaque fois qu'elles
en avaient l'occasion, pas seulement pour se recueillir sur
les tombes de leurs chers disparus, mais aussi pour rencontrer
d'autres femmes (...) Pendant longtemps ces deux endroits ont
été, pour moi, intimement liés. Les hommes
allaient au café mort et les femmes au cimetière,
voilà tout." Les femmes ne pouvaient aller
qu'au cimetière et au hammam, lieux où elles allaient
aux nouvelles. Cafés réservés aux hommes
et non aux enfants et ayx adolescents, Vincent Colonna
le souligne ainsi que les regards des hommes qui se posent sur
les formes naissantes des jeunes filles qui passent devant eux.
Les cafés de Mohammed Kacimi sont les
lieux des rivalités entre ceux qui sont restés
au pays et ceux qui ont émigré et qui reviennent
l'été, pour les vacances. Et pour ceux qui ont
quitté le pays, le Café de la Scarpe permet d'échanger
leurs souvenirs et de discuter des événements
quand ils s'y retrouvent le soir. Noureddine Saâdi
aborde aussi le problème du lieu où sont enterrés
ceux qui ont quitté leur terre d'attache. Le djebel Amour,
est le café qui termine le recueil. Leïla
Sebbar nous entraîne sur les pas d'une jeune
femme que la guerre et la vie n'épargnent pas.
Un recueil
de huit nouvelles passionnantes et fortes. Les écritures
de chaque écrivain se côtoient avec bonheur pour
découvrir des lieux aux émotions marquées
par la tradition, par la complexité des ambiguïtés,
par les épreuves, l'exil, les jalousies. Les dessins
donnent chair à ces hommes qui attendent, jouent, discutent,
se taisent, se surveillent, se regardent...
CONFLUENCES Méditerranée n°
47, automne 2003
Les Algériens au café
est un bel objet : le livre, composé sur papier ivoire,
rassemble huit nouvelles originales d'écrivains algériens
(Azouz Begag, Jamel-Eddine Bencheikh, Albert Bensoussan, Maïssa
Bey, Vincent Colonna, Mohamed Kacimi, Nourredine Saadi et Leïla
Sebbar) et des dessins à l'encre de Sébastien
Pignon.
Tous les récits, qu'ils soient autobiographiques ou de
fiction, se situent autour du café, endroit à
la fois familier et mythique, lieu de rassemblement irremplaçable
des hommes d'Afrique du Nord. En quelques pages, les auteurs
esquissent un moment particulier et cependant toujours répété,
car le café est le lieu de la routine, de l'habitude
mais aussi du fantasme pour ceux qui ne peuvent y entrer. La
petite fille de l'histoire de Vincent Colonna s'imagine pénétrant
dans le café, Maïssa Bey crut longtemps que le café
maure était un "cajé mort", qu'ainsi
le lieu de rendez-vous des hommes correspondait au cimetière,
lieu de rencontre des femmes. Dans le café, tout se sait
et tout se colporte, avec cet humour pince sans rire typique,
familier, transporté avec soi partout, même et
surtout dans la misère. Car il y a le café en
Algérie, où les hommes voient revenir ceux qui
vivent "labachinou", dans l'Isère, avec leur
pauvre arrogance comme le raconte Mohamed Kacimi et puis il
y a aussi le café en France, qui devient la maison des
Algériens de la première génération,
le café qui est pour eux ce qui reste du pays natal.
Les huit écritures sont différentes et pourtant
réitèrent un ensemble de mouvements immémoriaux,
comme le geste de poser les dominos ou de boire lentement un
café. De même les dessins croquent, de quelques
traits à l'encre de Chine, les attitudes, les postures
qui semblent avoir été prises sur le vif. Ils
n'illustrent pas précisément les nouvelles mais
en forment un contrepoint émouvant, ils saisissent ces
hommes, vieux pour la plupart, intemporels et retrouvant où
qu'ils soient, chez eux, en Algérie ou en France, les
mêmes habitudes et la même solitude, le même
bruit et le même silence.
Catherine
Dana

HARFANG,
revue de Littératures
- novembre 2003, n° 23
Collectifs
Les
Algériens au café, Éd. Méditerranée
Al Manar, 96 pages, 18 euros
Belle
initiative de Leila SEBBAR de rassembler huit textes d'écrivains
algériens avec des dessins de Sébastien PIGNON
sur les cafés où les hommes se rencontrent, d'un
côté ou de l'autre de la Méditerranée
: lieux de regards et de paroles, lieux d'affrontement et de
fraternité, lieux codés que le sociologue analyserait
à travers ses rituels, ses boissons, ses jeux et ses
langages.
Azouz BEGAG évoque " Le temps des dominos "
chez Mohamed à Lyon. Jamel-Eddine BENCHEICKH s'installe
au " Bistrot des brumes ", derrière
son journal, un verre d'absinthe ou d'anisette à la main,
pour passer en revue les " actualités " algériennes
des quarante dernières années. En buvant le café
et en attendant le double-six, Albert BENSOUSSAN brosse avec
nostalgie le portrait de deux figures du café maure :
" Le Chibani et la Tachibent ", là
où se réunissent " le vieux, le pauvre, l'oisif
et le philosoeuf " ! Dans ses souvenirs d'enfance, Maïssa
Bey retrouve aussi ces " cafés morts "
où les hommes se donnent rendez-vous quand les femmes
vont au cimetière ! Pourtant, le café est un lieu
de vie, comme le rappelle Nourredine SAADI dans Au café
de la Scarpe, le soir, quand il rapporte les discussions
des émigrés : " Je ne suis plus ici, je ne
suis plus de là- bas ". Alors le café, c'est
toujours mieux que le carré musulman dans le cimetière
: " quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, on est mieux
ici qu'en face ! " Pour Mohamed KACIMI, le café
reste le lieu de rencontre et d'échange, où les
émigrés " les Zmagras de Labachinou "
(les émigrés de là-bas chez nous) apportent
les mots nouveaux de la modernité : les sacs Darty, les
postes Philips, les voitures Bigeot à ceux qui sont restés
au pays et qui rappellent qu'en France " là
où on a tout… sauf son père et sa mère
" !
Sous la
plume de plusieurs des auteurs déjà présents
dans notre numéro 21 (Nouvelles algériennes) et
sous le pinceau de Sébastien PIGNON, c'est une belle
galerie que ce recueil qui expose en huit tableaux quelques
réalités passées et présentes des
Algériens.

Topo
n° 2, p. 44
Brèves
- actualité de la nouvelle - décembre 2003, n°
70, p. 114
Les Algériens
au café, textes rassemblés par Leïla
Sebbar, Editions Al Manar
Ce beau
recueil, dans sa forme, son papier, sa typographie, propose
huit nouvelles inédites d'écrivains algériens
: Azouz Begag, Jamel-Eddine Bencheikh, Albert Bensoussan, Maïssa
Bey, Vincent Colonna, Mohamed Kacimi, Nourredine Saadi et Leïla
Sebbar. Les dessins à la ligne pure de Sébastien
Pignon accompagnent, avec une véracité plus grande
que ne le feraient des photographies, ces moments d'intimité
collective que sont les heure passées dans les cafés
pour les Algériens de la première génération.
Ceux-là, contrairement à leurs enfants, se sont
rendus invisibles, et le café, "le café d'Arabe,
que des Arabes...", est souvent devenu leur maison. Les
écrivains nous introduisent dans un monde inaccessible
à qui n'est pas de là, et nous font partager histoires,
souvenirs, destins entr'aperçus parfois, devinés
souvent au hasard d'une promenade urbaine.
Simon Passager
L'IDEALISTE
http://www.lidealiste.com/
Entretien avec Leila Sebbar
et alii ("Les Algériens au café",
Al Manar, 2003)
Les éditions Al Manar font paraître un très
beau recueil de nouvelles, Les Algériens
au café, sous la direction de Leila Sebbar
et avec des dessins de Sébastien Pignon. En compagnie
de quelques uns des auteurs du livre, Frédéric
Grolleau vous ouvre les portes du mystérieux " café
maure ", lieu de toutes les rencontres et de tous les enjeux.
Frédéric Grolleau : D'ou vient cette idée,
Leila Sebbar, vous qui avez dirigé ce recueil, de réunir
des auteurs divers et variés autour de la thématique
du café ? Comment avez-vous travaillé, dans quelle
durée vous êtes-vous installés ?
Leïla Sebbar : Je nourrissais ce projet depuis longue date,
parce qu'il y a encore des algériens au café et
que ces cafés-là sont particuliers puisqu'ils
sont fréquentés par les chibanis, les vieux maghrébins,
algériens, tunisiens ou marocains, qui souvent ne travaillent
plus et qui ont besoin de se rencontrer. Ce qu'ils font dans
des cafés réservés aux hommes. On verra
ce qu'il en est de la présence féminine dans ces
cafés au travers de huit nouvelles du recueil qui alternent
cafés en France et en Algérie, selon les auteurs.
J'ai donc demandé à des auteurs ayant un lien
avec l'Algérie, que je connais et dont j'ai lu les livres,
d'écrire chacun une nouvelle dans un délai prescrit
et avec des consignes bien précises, soit dix à
quinze feuillets.
Vincent Colonna : De toute façon le texte l'emporte rapidement
et, après, on trouve que la contrainte était naturelle,
nécessaire.
F. G : Chacun de ces textes insiste donc, à sa manière,
sur la richesse du café maure, les interdits qu'il véhicule
et la part de mémoire qu'il représente ?
L. S : Oui, c'est tout cela à la fois car " les
cafés maures " est une appellation typiquement algérienne,
il en existe assez peu de ce genre en France.
V. C : En Algérie, c'est un héritage du colonialisme
ou de l'orientalisme. On les nomme ainsi pour les distinguer
des cafés plus courants parce qu'il n'y a pas d'alcool,
ils sont plus populaires et valent surtout comme des lieux de
sociabilité, en parallèle à la mosquée,
au marché et à la place publique, où l'on
rencontre les gens de son village ou de son quartier. Ni les
femmes ni les enfants seuls n'y pénètrent, ce
qui génère un phantasme consistant à rentrer
dans ce café maure et y prendre un café au milieu
d'hommes .
F. G : Que vient-on chercher dans ce
lieu alors ?
Nourredine Saadi : c'est un lieu qui se trouve dans un quartier,
un espace urbain très concentré, dans lequel on
écoute de la musique (le plus souvent du chaabi ou de
la musique orientale égyptienne) et où l'on peut
jouer aux dominos et aux cartes. On s'y rend comme on va au
troquet de quartier en France, sauf qu'il y a une esthétique,
une odeur, un goût des choses propres au café maure.
On va dans ce lieu de convivialité, de discussions politiques
et d'information, pour pendre un café rapidement ou passer
le temps...Malheureusement en Algérie ces cafés
disparaissent parfois, remplacés par des cafés
pour certaines confréries et professions (les musiciens
ou les supporters de clubs de football)
L. S : Il faut souligner que dans un Algérien, il y a
en effet, toujours un homme politique, parce que, dans un Algérien;
il y a (aussi) des ennemis...
F. G : Oui. D'ailleurs, il y a deux thèmes récurrents
dans ce recueil, sans que les écrivains se soient concertés
: le jeu de dominos et la mort de Boumédienne, manière
de souligner que l'imaginaire collectif algérien se forge
au feu de l'histoire dans les cafés...
N. S : il est vrai que les femmes sortent plus aujourd'hui dans
l'espace public, avec ou sans hidjab. Elles vont donc y créé
des modes de comportements différents, dont vont profiter
certains, comme dans toute société marchande de
ce nom. Quand je me promène à Alger avec une femme
qui veut aller aux toilettes, je sais que c'est un problème
car il n'y a pas de toilettes propres dans l'espace public !
Certains y pensent et sont en train de créer ces endroits
dont sont écartés les dragueurs et les emmerdeurs
: les femmes disposent alors de sécurité et sont
légitimées à aller dans cet espace public...
Il y a même des restaurants à Alger qui ne sont
ouverts qu'aux femmes ! Mais ce changement n'est pas général.
F. G : Comment avez-vous, Sébastien Pignon, vous
qui êtes l'illustrateur de ce recueil, pu représenter
ce qui est irreprésentable pour les femmes : l'intérieur
de ce café et les hommes qui s'y trouvent ?
Sébastien Pignon : Je me suis installé avec mon
matériel dans des cafés parisiens que je connais,
dans le XVIII e arrondissement, du côté de La Chapelle,
de La Goutte d'Or ou à Belleville. A chaque fois j'ai
été mêlé à un lieu amical
qui comporte tous les aspects du caractère, le jeu, la
discussion enlevée, etc. J'ai fait tous les dessins bien
avant le regroupement des textes, puisque ce qui m'intéressait
c'était de camper des figures typiques. J'ai exécuté
mes portraits sur place avec mon encre, mon chiffon et mon gros
cahier à spirales, donc je n'étais pas particulièrement
discret ou en train de voler une image, et j'ai été
accueilli très chaleureusement, comme si je jouais moi
aussi ...mais avec une plume.
F.G : Chez vous, Vincent Colonna, la vision de ce café
est très spécifique puisque votre nouvelle est
coupée en deux, chaque partie étant le lieu d'un
regard, d'abord masculin puis féminin, de deux adolescents...
V. C : En fait, j'ai eu un blanc sur le café maure. Bien
qu'ayant vécu en Algérie jusqu'à l'âge
de 20 ans et beaucoup fréquenté ce genre d'endroits,
en particulier parce qu'ils ne sont pas chers, je n'arrivais
pas à retrouver des histoires qui me soient arrivées
personnellement. J'ai donc enquêté autour de moi,
demandant à des personnes originaires d'Algérie
de me raconter des histoires relatives au café maure.
Je me suis alors aperçu que la situation de la femme
et de l'enfant était intéressante par rapport
à ce lieu " merveilleux ", symbole de rêverie
et de cauchemar, d'interdit et de phantasme tout à la
fois. A partir de ces anecdotes j'ai mis en place deux situations
parallèles où un enfant de 11 ans et une jeune
fille ont l'occasion exceptionnelle d'entrer dans le café
maure, mais qui finalement y renoncent - sans doute pour maintenir
en tant que tel, inaccessible, l'objet merveilleux.
F.G : Pour une jeune femme algérienne, boire ainsi
un café est inimaginable ?
V. C : Oui, surtout qu'on assiste à une ré-islamisation
de la société algérienne. Et en même
temps elle s'accompagne d'une réappropriation de l'espace
public par les femmes (avec ou sans le voile), avec notamment
la création récente de " salons de thé
" dédiés aux jeunes filles, aux femmes et
aux familles. Ces deux phénomènes sont à
la fois simultanés et contradictoires !
L.S : Mais ce changement n'est pas si radical car il y a 10
ans existaient déjà ces salons de thé qui
consacraient une partition sexuelle entre hommes et femmes.
La mutation n'est donc pas si extraordinaire que ça...
V. C : En même temps, les femmes portent le voile mais
elles travaillent, elles occupent de plus en plus de places
dévolues aux seuls hommes auparavant.
F. G : En ce qui vous concerne, Leïla Sebbar, c'est
un peu différent, puisque le café maure illustre
plutôt les désillusions d'une femme qui se bat
pour son indépendance, sa liberté, et qui trouvera
en ce lieu une forme de réalisation de soi mais en payant
un prix élevé...
L . S : Je n'ai pensé ma nouvelle en ce sens mais toutes
les lectures sont possibles ! Je suis allée il y a longtemps
dans les cafés maures, les " cafés chantants
" de Barbès, de La Goutte d'Or mais ils ont disparu
aujourd'hui. Dans l'un d'eux j'ai vu il y a 15 ans le comptoir,
peu de clients, des hommes jouaient de la musique et une jeune
femme qui dansait avec une robe de mousseline rose assez bizarre.
A la fin de la danse, comme le veut la tradition des "
cafés de la joie " rapportée dans la littérature
du début siècle, les hommes collaient des billets
sur ses épaules, son front, partout où sa sueur
permettait aux billets de coller. J'ai mis en scène dans
mon texte, de manière fictive, une de ces femmes "
irrégulières ", qui quitte l'Algérie,
se rend dans des régions sinistrées du nord-est
de la France pour se retrouver ensuite dans un café chantant.
F. G : Mais de nos jours une telle possibilité de
" refuge "ne serait plus possible, puisque ces endroits
disparaissent ?
L. S : Oui, mais les femmes peuvent toujours servir dans les
cafés... avec tout ce que cela suppose ! Maintenant on
a affaire à des cabarets avec danse orientale, danse
du ventre etc.
F. G : Autre vision des choses pour vous, Nourredine Saadi,
le café est le lieu de la nostalgie et de l'inquiétude,
de la perte du lieu, entre l'ici et le bled trop lointain. Donc,
le café comme le dernier rempart ?
N. S : Oui, c'est là un café imaginaire, "
Le café de la Scarpe ", que j'ai élaboré
à partir d'un bistrot à Douai dans le Nord où
je suis allé boire quelques bières de temps en
temps. Pour moi les enseignes des cafés sont intéressantes
car, comme le nom d'une personne, elles disent beaucoup sur
l'univers de ceux qui y vivent : c'est soit des clichés
qu'on retrouve partout, " au bon ceci ", " au
bon cela ", soit un mode de dénomination, "
Chez Maryse ", qui personnalise un café. Moi je
suis un homme de bistrot, je les ai toujours fréquentés
- et il m'arrive souvent d'y travailler car je m'y sens mieux
que chez moi. Ici, j'ai imaginé un univers par lequel,
dans un café français situé au pays des
mines et près d'un canal (à la Simenon), je fais
venir l'Algérie. Il y a des personnages qui sont là,
agrippés au comptoir, et vous avez envie de les regarder,
d'imaginer ce que peut être leur vie ! Les personnages
ici sont retraités, il sont derrière eux une vie
accomplie mais aussi, devant eux, les interrogations de maintenant.
J'ai ajouté à cela des interrogations personnelles,
intimes, qui sont celles de personnes qui se sont trouvées
" déplacées ", parce qu'elles l'ont
voulu, parce que le destin les y a contraintes, d'un lieu à
un autre. La nouvelle pour un écrivain peut être
soit comme un croquis qu'il va développer par ailleurs,
comme un dessin par rapport à une peinture, soit un univers
renfermé qui existe en tant que tel, ce qui est le cas
pour mon texte. D'ailleurs, vous avez tous les jours des gens
qui regardent et écoutent ensemble la télé
algérienne dans les bistrots parisiens : en même
temps ils sont là et ils sont au pays ! Il est immanquable
alors que les questions sur le terrorisme et la mort reviennent...car
ce ne sont pas seulement des
phantasmes ou une volonté de coller à l'actualité
mais des choses qui nous travaillent fort. C'est là une
situation d'entre-deux que j'adore, personnellement car j'aime
me sentir marqué d'une différence, étranger,
entre ici et là-bas. J'aime vivre à la lisière,
et non au centre, des choses. Ici on est immigré de l'extérieur
et en Algérie, où la situation évolue très
rapidement pour la nouvelle génération, on est
un peu comme immigré de l'intérieur. Donc être
étranger, c'est pas si mal !
S. B : Pour revenir sur la question de la partition des sexes
évoquée tout à l'heure, j'aimerais préciser
que, pour ma part, je ne connais pas beaucoup de cafés
à Paris où on ne boit pas d'alcool. L'autre jour
dans un café de Belleville, du côté de Colonel
Fabien, je me suis trouvé dans un café arabe qui
diffusait une musique de transe très forte. A l'intérieur,
les conversations entre jeunes gens étaient passionnées,
une personne s'est soudain assise et s'est mise à pleurer,
c'est vous dire ! Il y avait là deux filles qui servaient
dans une ambiance agitée et qui faisaient toute l'animation.
Et dans la salle se trouvaient deux Chinois qui discutaient
eux aussi de manière forte, tout cela dans une grande
liberté. Je me suis dit que les deux Chinois étaient
venus là pour être tranquilles, entre eux, et qu'on
leur foute royalement la paix ! Voilà une ambiance typiquement
parisienne, d'une ville cosmopolite, qu'on pourrait difficilement
voir à Berlin ou à Londres, et ce dans un lieu,
malgré ce qu'on pourrait penser, très ouvert,
où l'on peut entrer pour faire ce qu'on veut, regarder
ou non ce qui se passe, lire la presse..., sans agressivité
ni tension. Même si l'on peut prendre des " excitants
" au café, on y traite surtout, je crois, d'une
certaine forme d'impatience. C'est-à-dire de la conjurer
et de la vivre bien.
Propos recueillis par Frédéric Grolleau
le 06 décembre 2003 à la Bibliothèque Goutte
d'Or, avec l'aimable autorisation de l'association Paris-Bibliothèques.
Merci à Sébastien Pignon qui nous a généreusement
fourni les deux illustrations du présent dossier.
Les Algériens au café,
collectif, textes de Azouz BEGAG, Jamel-Eddine BENCHEIKH, Albert
BENSOUSSAN, Maïssa BEY, Vincent COLONNA, Mohamed KACIMI,
Nourredine SAADI et Leïla SEBBAR rassemblés par
Leïla Sebbar, Al Manar, 2003, 95 p. - 18, 00 euros.
Quelques extraits des nouvelles des trois auteurs
interviewés :
" Les femmes m'ont tout appris, la danse, le chant, la
musique et l'amour. L'alcool et le kif. La jalousie. Si je ne
m'étais pas enfuie, la favorite de la Maîtresse
m'aurait assassinée, poignardée ou empoisonnée.
J'en suis persuadée, aujourd'hui encore, où je
danse dans Le djebel Amour, pour des hommes pauvres, sans femme,
ni famille, ni tribu. Je danse pour eux et je chante, ils sont
heureux. Les billets froissés, sales, qu'ils glissent,
timides, sous le feston de dentelles de ma robe, collent à
ma sueur. La mousseline rose tremble sous leurs doigts ouvriers.
Je souris. Assis sur les bancs de bois posés le long
des murs, en carré, ils sont dans le patio
et ils entendent l'eau de la faïence verte et bleue. "
Leïla
Sebbar, " Le djebel Amour ", in Les
Algériens au café, Al Manar, 2003,
p. 93
" Quand j'arrive à leur hauteur avec mes copines,
nos jambes tremblent, notre cœur bat plus vite, car nous savons
qu'ils inspectent notre allure. Parfois, le vent rapporte des
bouts de phrases : il est question de réputation et de
dévergondage, mais aussi de dents blanches, de seins
fermes et de cuisses rondes. Le loup est un mammifère
carnivore. D'après ma mère, leurs mots sont corrects
si un membre de nos familles se trouve parmi eux, vulgaires
s'ils se sentent libres de causer à leur guise.
La place d'un homme n'étant pas à la maison, ce
café est la plaque tournante de la ville : les hommes
y passent entre midi et la tombée de la nuit. En début
d'après-midi, quand il fait 45° à l'ombre
et que toute la population somnole, assommée par la chaleur,
c'est la seule place animée de la ville.
Vincent Colonna,
" Doublet d'as " in Les Algériens
au café, Al Manar, 2003, p. 58
" Et d'un geste machinal il tassa une cigarette sur l'ongle
du pouce. Silencieux jusque là, il saisit l'occasion
pour engager la conversation, il aimait beaucoup discuter avec
le docteur : " Vous fumez toujours autant, c'est pas bon
pour les dents. " " Tu vas pas faire le coup à
un vieil anar ? " " Tu sais, j'ai appris par mon métier
que les bouches seront toujours plus sales que les culs. Regarde-les
tous dans la salle, je connais la bouche de chacun, les langues
noires, les gorges chargées de houille, les chicots pourris
de chique, les dents macérées de bière,
les haleines putrides, les gencives ulcérées,
les lèvres qui sucent les cons sales des bordels, alors
tu crois que le tabac c'est pire que la mine ? Monde aujourd'hui
têtu, tragique et blême. Emile Verhaeren. C'est
comme ça. " Et il tira la langue au miroir derrière
le comptoir. " Sacré docteur, va ! "
Le laissant se replonger dans son journal, il se tourna vers
la salle, un panorama circulaire comme s'il voulait vérifier
que chacun était bien là, comme chaque soir. "
(...) Dire que je ne sais même pas comment est l'intérieur
du café, sa décoration, son mobilier. Nawel m'a
juré que c'était quelconque, avec des traces de
doigts sur les murs et les portes. Mais c'est une envieuse,
qui critique toujours ce qui lui est inaccessible. Pour moi,
c'est la vie interdite, c'est la vie rêvée. Comme
mon envie de danser au cinéma, si le film m'émeut.
Le loup est un animal fascinant. "
Nourredine Saadi, " Au Café de la Scarpe, le soir
", in Les Algériens au café,
Al Manar, 2003, p. 80.
|